La Captivité

Quedlinburg (Saxe) 24 Septembre 1914 – 27 Mai 1915

L’installation – Les moments pénibles – Les bons tours joués aux Allemands – Avec les paquets, la joie revient – 1er Déménagement

Jeudi 24 Septembre 1914

Nous voilà maintenant arrivés au terme de notre voyage et au début de notre vie de prisonnier de guerre. Avant que l’on nous fasse rentrer, contemplons notre nouvelle demeure. Le camp de prisonniers a été établi au milieu des champs, loin de toute agglomération. La moisson est terminée depuis peu de temps et, là où se dressaient il y a peu de temps les épis de blés, se trouve maintenant le camp de prisonniers. Le sol n’a pas été aménagé et c’est encore sur les chaumes que nous marchons.

La physionomie du camp quand nous y pénétrons ressemble à une forêt de fil de fer barbelé. Sur ses 4 faces le camp est ceinturé d’un entourage de fil de fer sur une hauteur de 2m50. Adossé à cet entourage se trouvait les cuisines bordant l’allée centrale. De l’autre côté de l’allée étaient alignés les 8 camps, désignés chacun par un numéro. L’accès de l’allée centrale était rigoureusement interdit aux prisonniers, d’ailleurs chaque camp avait une porte donnant sur l’allée et gardée nuit et jour par une sentinelle.

Avec mes camarades, je suis affecté au 6e camp et en y pénétrant nous nous demandons où nous allons loger car aucune baraque n’est construite. Cependant là bas, tout au fond, nous distinguons vaguement comme des petits abris, serait-ce cela le lieu de notre résidence ? De loin cela nous parait invraisemblable, car ces abris nous donnent l’impression d’être au ras de terre. Toutefois en nous rapprochant nous constatons que ce sont des petites tentes avec un petit toit fait en planches posées en lames de couteau. Ces abris, nous dit-on, nous sont destinés en attendant que les baraques soient construites. Nous pénétrons dans notre dortoir qui n’a rien de moderne ; on ne peut s’y tenir debout et il y fait noir comme dans une cave. Au centre une toute petite allée, de chaque côté on a étendu par terre de la paille en petite quantité ; pour oreiller une motte de terre recouverte de paille ; aux extrémités les deux issues ouvertes à tous les vents. Après avoir choisi notre place et déposer le peu de choses qui nous restait, on nous fait rassembler pour nous donner le menu ! Quelle prévenance à notre égard, et en même temps nous faire part de quelques instructions. Un caporal allemand, se disant interprète, nous donna, dans un style que l’on connut très bien après, le menu. Je reproduis exactement le menu annoncé par le caporal allemand.

« Matin café avec 500 gr de pain, à midi soupe avec « petite » viande, cochon ou mouton, « c’est égal ».

À 5 h café et coucher tout de suite. Vous avez les latrines, puis l’eau pour laver et là l’eau pour « le » soif. »

On nous lit ensuite les ordres du commandant du camp et qui par la suite ont été reproduits sur des affiches apposées sur chaque baraque. Je possède cette affiche dans mon dossier et en voici la teneur.

En qualité de prisonnier de guerre, chacun de vous a à se soumettre aux ordres allemands à l’égard du traitement des prisonniers de guerre. Ces ordres sont sévères mais justes et humaines. Qui ose s’en révolter a à attendre des punitions sévères, même à être fusillé. Celui qui essaye à s’enfuir celui qui attaque une sentinelle, une garde ou un soldat allemand sera fusillé immédiatement.

Il faut que chacun rend obéissance absolu aux ordres des sentinelles ou des gardes.

Vous aurez à travailler. Chaque paresse chaque négligence pendant les heures de travail sera sévèrement puni.

Quedlinburg le 15 octobre 1914

Le Commandant du camp militaire.[1]

Après tous ces longs discours, on nous distribue pour assiette une large et immense cuvette en émail et on nous emmène à la soupe. Notre surprise fut grande quand nous constatons qu’à la place de la soupe, on nous gratifie d’un litre de café, je dis café, je devrais dire un « ersatz » ce qui signifie « remplaçant le café » car cela consistait en glands grillés avec lesquels les Allemands faisaient du café. Cela n’a absolument rien de comparable avec le café, sinon la couleur.

Après ce lavage d’estomac, on nous remet à chacun une couverture et regagnons notre logis, las et fatigués de notre long voyage et de ce va-et-vient continuel.

Nous passons ainsi la nuit dans nos abris et, malgré la dureté du sol remplaçant la paillasse et le peu de confort, nous dormons à poings fermés et d’un profond sommeil.

Au réveil notre premier soin fut de nous débarbouiller, sans savon bien entendu, ce qui cependant nous fit un bien immense, car depuis bien longtemps on avait perdu complètement l’habitude de faire sa toilette. Vous dire ce que fut cette première journée de captivité sera très simple et se résume en trois mots : elle fut longue. Longue d’abord par la faim qui nous tiraillait, longue ensuite par le désœuvrement complet et longue aussi par le « cafard » qui nous trottait. Enfin midi sonna à la joie de tout le monde. Chacun prit sa cuvette et nous nous dirigeâmes vers la porte du camp en se mettant en rang les uns derrière les autres. La première distribution ne se fit pas très rapidement car une heure durant, nous fûmes obligés d’attendre notre tour de passer à la fenêtre de la cuisine pour être servi. Mon tour est enfin arrivé, je présente ma cuvette et à l’aide d’une grande louche d’une contenance d’un litre, le cuisinier me remplit ma cuvette.

La soupe n’avait pas mauvais aspect, le parfum qui s’en dégageait n’était pas désagréable et son bon contenu nous faisait sourire. Cette soupe se composait de quelques pommes de terre, de choux copieusement mélangés avec de l’eau et le tout arrosé de graines d’anis (Peu de repas en Saxe, parait-il, se font sans graines d’anis[2]). Cet arôme n’était pas très plaisant, mais personnellement et la faim aidant, je m’y fis assez rapidement ; par contre j’ai vu certains de mes camarades, qui avaient aussi faim que moi, ne pouvoir supporter ce goût.

Le malheur des uns qui n’aimaient pas cette soupe fit le bonheur des autres qui l’aimaient, car on se partageait ce qu’ils ne pouvaient pas manger. Notre gamelle est déjà terminée, ainsi que notre boule de pain de 500 gr sans que nous sentions en nous la faim s’apaiser. Nous avions jugé cependant que ce morceau de pain de 500 gr ne serait pas mangé complètement à midi, mais que l’on réserverait un tout petit peu pour le soir avec le café qu’on nous servait. Malheureusement l’appétit est trop grand et le sacrifice trop dur, la faim n’étant pas apaisée, de conserver un morceau de pain en se disant je le mangerai ce soir. Ce n’était pas possible. Cependant lorsque le matin nous touchions notre pain, nous en faisions deux parts avec ce qui nous restait après le petit déjeuner, réservée pour le midi et l’autre pour le soir. Je vais vous conter combien grande était la tentation. Assis par terre, les bancs n’existant pas encore, notre gamelle entre nos jambes, je prenais la part de pain réservée pour le midi. Je mangeais la soupe tout en ménageant le pain, néanmoins la moitié de notre cuvette de soupe était à peine absorbée que le pain était mangé. Alors les petites caresses à la deuxième part commençaient. Tout d’abord je regardais si la part n’était pas trop grosse pour le soir, et chaque fois je constatais qu’il y en avait de trop. Une petite tranche était coupée et je réintégrais le morceau dans ma musette en pensant que j’en aurais encore suffisamment pour le soir. Pour ne pas trop obérer la part du soir, je coupais la tranche mince, et comme elle était mince, elle n’était pas non plus longue à manger. Celle-ci terminée, je remettais la main dans la musette pour examiner à nouveau la part et lui faire une nouvelle caresse. Une tranche était encore enlevée et la faim se faisant sentir, je recommençais l’opération. Si bien qu’un moment donné, trouvant la part trop petite, je disais, ce n’est pas la peine de conserver un si petit morceau pour ce soir, il vaut mieux le manger tout de suite. Et ainsi, par une attirance irrésistible, que seuls peuvent connaître les personnes qui ont faim et ne peuvent se procurer de nourriture, les deux parts de pain se trouvaient mangées. Ce petit récit des deux parts de pain est absolument authentique et vécu sans altérer la réalité en aucune façon par le récit.

Maintenant que le repas est terminé, on songe avec désespoir qu’il faudra attendre 24 h pour avoir à nouveau une soupe comme celle que nous venons de manger, car ce soir pour souper nous aurons un litre d’ersatz de café et demain matin également, plus le pain qui nous est distribué en même temps.

Mais, me direz-vous 500 grammes de pain représentent déjà un bon morceau. Vous avez raison si c’est du pain français, mais complètement tort avec du pain allemand baptisé K.K.

Le pain allemand, très indigeste parce que pas beaucoup levé, est au surplus très lourd et 500 grammes ne fait pas un gros volume dans notre main ni dans notre estomac très affamé.

L’inaction pendant des journées entières fait faire bien des choses et en particulier fait réfléchir les prisonniers sur la façon de se procurer du pain malgré qu’on n’en donne pas ni qu’on n’en vende.

C’est maintenant que notre ruse va agir et que les Allemands vont déployer toute leur énergie pour découvrir tous les tours et les ennuis que nous allons leur créer.

J’ai déjà expliqué que le matin nous passions à tour de rôle aux fenêtres de la cuisine pour toucher notre café. À la 1ère fenêtre on nous remettait notre ration de pain et à la 2e fenêtre notre litre de café. Ventre affamé n’a pas d’oreille dit-on et j’ajouterais ni conscience ni honnêteté car voici comment nous opérions.

Aussitôt le pain et le café servis, nous partions d’un pas décidé sans toutefois rentrer dans le camp. Pendant ce court trajet, nous cachions notre morceau de pain dans notre musette qui nous était précieuse pour la circonstance. Cette musette était cachée à l’abri de tout regard en dessous de notre capote. Toujours pendant ce petit trajet que nous faisions et après avoir inspecté que personne ne nous regardait, nous en profitions pour jeter notre café par terre. Comme nous n’avions pas de torchon pour essuyer notre cuvette nous prenions un pan de notre capote pour enlever toute trace de café dans notre cuvette. Tout ce petit travail terminé, nous reprenions la suite de ceux qui n’étaient pas servis et fièrement sans aucune honte nous passons pour la 2e fois aux fenêtres de la cuisine toucher un autre morceau de pain et notre deuxième litre de café. Le tour était joué et, satisfaits, nous rentrions au camp. Au bout de quelques jours les autres prisonniers nous voyant faire, se mirent à nous imiter au grand étonnement des Allemands qui voyait de jour en jour leur stock de pain journalier s’épuiser complètement quand il restait encore à servir 200 prisonniers. Une surveillance fut établie et notre ruse découverte. Par la suite le pain fut alors donné dans le camp même pour tous les hommes et distribué par les sous-officiers français. De ce côté là il n’y a avait maintenant plus rien à faire, et nous avions encore plus d’un tour dans notre sac, vous aller en juger.

La soupe de midi se servait également aux fenêtres de la cuisine de la même façon qu’avait lieu la distribution de café.

Comme on ne pouvait plus toucher une seconde ration de pain, il fallait trouver autre chose.

La musette toujours au dos et toujours cachée sous la capote, nous partions à la soupe avec un « ami de confiance ». Quand je dis un ami de confiance, je devrais plutôt dire un ami de connivence car la présence des deux était nécessaire pour faire la petite opération. La cuvette qui nous servait d’assiette était mise dans la musette de l’un de nous deux et pour la remplacer nous prenions la cuvette plus grande qui nous avait été donnée pour notre toilette. Nous partions ainsi tous les deux avec deux cuvettes visibles que nous tenions dans nos mains et l’autre invisible cachée dans la musette. Pour réussir cette opération, il est nécessaire que nous passions tous les deux en même temps aux fenêtres de la cuisine pour être servis, condition essentielle pour mener à bien cette entreprise. Nous attendons patiemment notre tour sans faire part de nos desseins aux camarades qui nous environnent. Nous voilà arrivés près des fenêtres des cuisines, on se serre l’un près de l’autre et saisissant le moment opportun nous nous présentons tous les deux en même temps aux 2 fenêtres. Dès que nous fûmes servis, on se retourne en nous faisant vis-à-vis. Aussitôt que nous sommes en face l’un de l’autre, celui qui possède la cuvette vide dans sa musette remet sa cuvette à l’autre et celui-ci disparaît avec 2 cuvettes pleines de soupe, pendant que l’autre sort la cuvette de la musette et se met à la queue de ceux qui ne sont pas encore servis. Nous avions donc, par ce procédé, trois cuvettes de soupe pour deux, ce qui était fort appréciable. Le petit manège dura ainsi assez longtemps car il fut assez longtemps à se dévoiler, ce ne fut qu’au bout d’un certain temps que les Allemands décidèrent que dorénavant la soupe serait donnée moyennant la remise d’un jeton qui nous serait donné tous les jours.

Là encore notre imagination ne fut pas prise en défaut. Ayant remarqué que les jetons en métal qui nous étaient remis ne portaient aucune inscription, nous décidons d’en fabriquer. Ce n’était pas chose facile car la matière première nous manquait et il était impossible de s’en procurer. Nous avions peu de chose sur nous, nos vêtements, notre musette et le bidon et malgré cela nous avons réussi à trouver du fer blanc mais nous fûmes dans l’obligation pour cela de défoncer notre bidon de soldat. Bien avec peine, malgré qu’il ne fût plus d’aucune utilité, nous le mutilons complètement pour en tirer le plus grand nombre de jetons. Toute la journée, une brique entre les jambes, nous polissons et repolissons les jetons sans cesse. Notre journée est bien occupée à faire ce travail et le temps ne parait pas long. Là encore nous eûmes un succès encore assez long. Mais devant le nombre croissant de jetons qu’ils récupéraient chaque jour, les Allemands reculaient effrayés de voir leur marmite vide et cependant un grand nombre de prisonniers n’étaient pas encore servis et réclamaient.

Tout a une fin cependant et un beau jour il fut décidé que la soupe dorénavant devra être prise à la cuisine. Deux hommes devront être désignés pour aller chercher un baquet de soupe pour le ravitaillement de 100 hommes et un sous-officier français fut rendu responsable de la distribution.

Ce fut alors la fin définitive de nos ruses, plus rien n’était à envisager et devant la nouvelle décision des Allemands nous fûmes dans l’obligation de nous incliner et de nous résigner.

Je laisse de côté maintenant ce récit pour reprendre notre vie dans le camp. D’ailleurs de temps à autre, nous retrouverons encore durant ce séjour à Quedlinburg d’autres petites farces que nous avions plaisir à imaginer et à exécuter.

Nous sommes toujours logés dans nos abris et la faim nous tiraille toujours malgré que nous réussissions les quelques exploits cités plus haut. Cette faim qui peut paraître perpétuelle n’en est pas moins réelle, car je répète encore une fois que nous n’avions qu’une soupe toutes les 24 h et du café aux autres repas. Vous conviendrez que pour des jeunes gens de 22 ans, la nourriture n’était pas abondante et que c’est à juste titre que nous crions constamment famine.

Aussi dans l’espoir de récolter un morceau supplémentaire et aussi parce que nous nous ennuyons beaucoup, nous décidons de nous faire embaucher à la construction des baraques en bois et contribuer ainsi à la rapidité de la construction, ce qui nous permettra de pouvoir les habiter avant le grand froid.

Nous employons ainsi toute notre journée à taper des clous et également à nous taper sur les doigts. Les jours passent et notre attente de ration supplémentaire est vaine. La seule ressource qui nous restait, c’était de remettre de l’argent aux civils allemands qui travaillaient avec nous et les prier de nous rapporter du pain et du saucisson.

Nos forces n’étaient pas encore brillantes et cependant pour avoir un peu plus à manger, nous consentions à travailler toute une journée et de donner 50 pfennigs pour qu’on rapporte une boule de pain et un peu de saucisson.

À ce régime là, notre porte-monnaie, déjà pas très bien garni, se dégonfle rapidement. De plus ne voulant pas ainsi travailler tous les jours pour le roi de Prusse, malgré que c’était pour notre confort et dans notre intérêt, nous réclamons pour les travailleurs un morceau de pain supplémentaire. Après bien des difficultés et deux jours après seulement nous obtenions gain de cause et touchions une double ration de pain. Parfois on oubliait de nous la donner, alors comme représailles, nous ne retournions pas au travail le lendemain. Le directeur civil chargé des travaux venait nous prier de reprendre notre travail et la reprise avait lieu sous réserve que l’on nous donnerait notre dû.

Absorbés que nous étions par la construction de ces baraques, les jours se passent plus agréablement, la gaîté renaît et nos forces reviennent.

Nous construisons 2 baraques qui sont complètement terminées pour le 8 Octobre et comme c’est la date du terme, nous emménageons. Notre joie est grande d’abandonner ces affreux abris pour pénétrer dans des baraques grandes et bien aérées avec fenêtres à deux vantaux. Pour nous qui, depuis près d’un mois, avons couché presque à la belle étoile, cet emménagement dans une baraque neuve, nous parait un luxe inouï. Ces baraques ont été d’ailleurs très bien conçues. Elles possèdent des doubles parois afin de nous protéger du froid vif de la région et à l’extérieur un revêtement de carton bitumé. (Vous verrez par la suite que ces doubles parois nous étaient bien utiles). Les paillasses neuves sont étendues par terre et la motte de terre en guise d’oreiller est remplacée par un polochon bourré de paille.

Notre baraque prend le N° 2A pour devenir plus tard 32A (voir dans ma collection la marque jaune 32A que tout prisonnier de cette baraque devait porter sur la manche gauche de sa capote). Lors de l’emménagement, le nombre de locataires . . . non, je m’exprime mal, le nombre de prisonniers de cette baraque était de 94 et un mois plus tard porté à 120. Cela faisait une belle chambrée.

Dans l’allée du centre on a installé des tables et des bancs sur presque toute la longueur de la baraque. Nous allons donc maintenant pouvoir vivre d’une façon plus moderne, c’est-à-dire manger sur une table et coucher sur une paillasse. Tout le confort moderne je vous dis . . . pour des prisonniers de guerre bien entendu.

Les baraques étant maintenant terminées, nous n’avons plus rien à faire, mais comme nous avons des tables, et des bancs, nous pouvons confortablement nous asseoir et faire des parties de cartes et de dames. Certains font des petits travaux d’art et à cet effet je citerai mon ami Palpied qui a réussi à faire un très joli violon avec du bois des baraques et comme outil un bout de feuillard en fer qu’il avait réussi à force de patience et de volonté à transformer en couteau. Par la suite, chacun s’était procuré un bout de feuillard pour se faire un couteau et pouvoir couper son pain. Néanmoins les couteaux de n’importe quelle forme voire même les couteaux feuillards étaient toujours formellement interdits en notre possession. Interdit également de fumer dans la baraque et lorsque l’on criait « 22 » dans la baraque, cela signifiait qu’un sous-officier allemand venait d’entrer et qu’il fallait cacher son couteau et sa cigarette. Les Allemands tout d’abord ne comprenaient pas ce que signifiait « 22 », mais au bout de quelque temps, ils avaient bien remarqué que ce « 22 » prononcé toujours à leur entrée dans la baraque signifiait un avertissement de leur présence.

Le 15 Octobre fut pour nous une journée de joie. Par décision du général commandant le camp, on nous annonçait que nous étions autorisés à écrire à nos Parents. Ce fut alors dans le camp une allégresse sans pareil. On pouvait enfin écrire, renseigner nos Parents sur notre situation, qui étaient certainement plongés dans un grand désespoir de ne plus recevoir de nos nouvelles depuis un mois. Et quel réconfort aussi pour nous que de pouvoir correspondre avec ceux qui nous sont chers et avant que notre correspondance soit partie nous goûtons la joie de notre Famille à la réception de notre carte leur apprenant que nous sommes sains et saufs et en bonne santé. L’après-midi entière fut uniquement consacrée à la correspondance. J’écrivis quatre ou cinq cartes à diverses personnes, de façon qu’il y ait au moins une carte qui arrive à destination et puisse prévenir mes parents de ma captivité dans le cas où ils ne recevraient pas ma carte. Cette précaution ne fut pas inutile car la première personne touchée par ma carte le 3 Novembre 1914 fut Marraine qui vint aussitôt prévenir ma famille de la bonne nouvelle. Le soir, le cœur léger, nous remettions nos missives leur souhaitant de gagner rapidement leur destination et de nous rapporter aussi vite une réponse que nous escomptons, selon nos probabilités, pour le 2 ou 3 Novembre.

La Toussaint se passa triste et monotone mais avec la joie de penser que nos Parents avaient reçu la bonne nouvelle et que leur réponse ne saurait tarder.

Nos pronostics ne furent pas exacts, car les 3 et 4 Novembre se passèrent sans réponse. Ce ne fut que le 10 Novembre que la bonne missive arriva. Rentrant de prendre une douche, on m’y apprend que j’avais une lettre. C’était une carte postale de mon frère Lucien m’apprenant qu’il venait d’avoir de mes bonnes nouvelles par Marraine. Vous dire quelle joie je ressentis à la réception de cette carte est inexprimable. Ma famille me savait en bonne santé, je recevais d’eux de bonnes nouvelles, il ne m’en fallait pas plus pour être heureux dans ma misérable vie de prisonnier.

Quand je dis ma misérable vie de prisonnier, ce n’est pas exact, je devrais dire notre misérable vie de prisonnier car en dehors de la faim qui nous tiraillait toujours, nous avions bien d’autres soucis et d’autres misères.

Avec la nourriture que nous avions et les fatigues que nous avions subies, nos forces n’étaient pas revenues. L’électricité n’étant pas encore installée dans les baraques et dès que la nuit venait nous étions plongés dans l’obscurité. À 7 h ½ nous nous couchions et durant toute la nuit, nous nous levions 7 ou 8 fois pour uriner, certains même se levant 12 fois. Pendant toute la nuit c’était un va et vient continuel vers la porte de sortie. Le sol détrempé et boueux ne nous permettait même pas d’aller jusqu’aux cabinets à cause de nos misérables chaussures et c’est à côté de la porte que tout le monde urinait. Les mauvaises odeurs près de la porte ne tardèrent pas à se faire sentir et quelques semaines plus tard l’autorité allemande faisait placer une sentinelle pour nous obliger à aller aux cabinets.

Je ne vous ai pas fait part encore du confort et de la somptuosité de ces cabinets « à tout faire », vous allez en juger.

Représentez-vous un grand trou de 80 mètres de long sur 2m50 de large et d’une profondeur de 3m00. Sur les deux faces de la longueur et de la largeur était élevé, tout en bordure du trou, un petit muret de 0m60 de haut au sommet duquel se trouvait une barre de bois. La description des cabinets ne comporte pas autre chose et lorsqu’on avait besoin de satisfaire un besoin, on s’asseyait sur la barre en bois en exposant son derrière dans le vide et à l’air libre. Plus de 100 prisonniers pouvaient satisfaire leurs besoins ensemble et c’est pourquoi nous l’appelions « l’exposition des lunes ».

Autre petit détail piquant relatif à l’hygiène. Tout prisonnier sortant des cabinets devait aller se laver les mains à une pompe se trouvant à proximité et une sentinelle allemande se trouvait à côté pour nous faire respecter cet ordre en cas d’oubli de notre part et parfois employait les arguments frappants pour nous faire comprendre de nous laver les mains.

Il existait également un autre gros souci pour nous et difficile à combattre, je veux dire la vermine.

Notre linge de corps n’était riche ni en quantité ni en qualité et le peu que nous possédions, nous l’avions sur nous. Vous vous souvenez qu’après avoir été prisonnier, j’avais changé ma bonne chemise mais sale par une chemise propre mais usagée et c’est celle-ci que je possède toujours dans un état misérable. N’ayant pas de rechange de linge, il nous était impossible de faire notre lessive. Devant cette malpropreté, involontaire de notre part, nous étions au bout de quelques semaines envahis de poux. Ni douche, ni étuve des vêtements, ne pouvait empêcher leur invasion, ce fut un fléau redouté et redoutable.

Je revois encore l’aspect pittoresque de la baraque, le matin après la toilette ou à midi après la soupe, c’était typique.

Or donc, aussitôt la soupe mangée, le corps ayant repris des calories et de la chaleur, les poux se mettaient en marche à la recherche eux aussi de leur déjeuner. Nous ne leur laissions cependant pas le temps de trouver leur nourriture car aussitôt le repas terminé, nous enlevions notre chemise et « la chasse était ouverte » comme l’on disait alors.

Si à ce moment vous aviez pénétré dans la baraque, vous auriez vu cent hommes nus jusqu’à la ceinture, placidement assis sur leur paillasse et examinant tranquillement et sans bruit, les entournures et les coutures des chemise, le repaire et le nid des poux.

Cette cohabitation avec les poux n’avait rien d’agréable et cependant nous dûmes la subir pendant de longs mois avant d’en être débarrassés définitivement.

Peu à peu le camp s’organisa. Dans les baraques chacun prend ses petites habitudes de la nouvelle vie. L’électricité nous est enfin donnée dans les baraques avec des lampes de 25 et 50 bougies et nous pouvons maintenant passer les soirées plus agréablement.

Pour donner plus de gaîté dans le camp, un concert est formé sous la raison sociale de « Concert de la Cigale » qui donnera avec le concours de toutes les bonnes volontés, deux représentations par semaine en soirée dans la baraque 32B. Un petit avis nous était donné d’apporter nos bancs pour nous asseoir. Nous sommes tous très contents de cette bonne nouvelle, car les soirées sont bien longues et monotones. Les premières représentations font salle comble et on a de la peine à trouver une place. Les chanteurs ne sont pas mauvais faisant de leur mieux pour nous distraire et nous passons de très agréables soirées.

Au 19 Novembre se place un petit événement tragi-comique.

Le concert comme d’habitude avait commencé à 8 h du soir avec salle comble. Comme d’habitude aussi à 9 h le courant était coupé ce qui n’empêchait pas le concert de se poursuivre dans l’obscurité. Ce qui ne fut pas dans l’habitude, ni le programme, ce fut le courant rétabli et la lumière accueillie par des cris de joie. Soudain pendant que notre camarade Santos chantait « la danse du ventre » la porte s’ouvrit et la silhouette du boxeur apparut (le boxeur était un caporal allemand qui pour un oui ou un non, nous frappait constamment soit à coups de poing, coups de pied ou bien coups de bâton en caoutchouc). En apercevant la fumée du tabac qu’il y avait dans la baraque la colère le prit ainsi que sa brutalité légendaire et saisissant un balai se trouvant à la porte, fit évacuer la baraque en beuglant « los . . . los . . . los . . . » et distribuant des coups de manche à balai à ceux qui passaient devant lui. Dans la baraque, ce fut un tumulte général et un sauve qui peut complet pour éviter de tomber sous les griffes de ce sauvage enragé. Les uns sautèrent par-dessus les paillasses où certains étaient couchés, leur écrasant parfois les pieds ou les jambes, d’autres prirent les fenêtres pour sortie de secours et abandonnaient leur mobilier, en l’occurrence leur banc, d’autres enfin affrontant ce forcené, passèrent devant lui en se servant de leur banc comme bouclier. Cette bousculade et cet affolement donnaient l’impression que tout le monde fuyait par suite de l’incendie de la baraque. Chacun regagne alors sa baraque et nous commentons cet incident en riant.

Je vous ai déjà conté ma première joie en recevant ma carte le 10 Novembre. Ma deuxième joie fut pour le 27 Novembre lorsque je fus appelé pour aller toucher un paquet qui m’était adressé. Impatient de recevoir le colis et de contempler les victuailles que je pourrais savourer avec délices, je trouvai le temps long et j’étais curieux de savoir ce qu’il contenait car je n’avais reçu aucune lettre m’annonçant son envoi. Dès que j’en fus en possession, je l’ouvris rapidement, hélas quelle ne fut pas ma stupéfaction de constater qu’il contenait des vêtements et du linge. Ma joie se transforma alors en désappointement complet, car un colis de victuailles eut été préférable et mieux accueilli que ce paquet de vêtements. J’avais cependant bien besoin de linge, ma chemise complètement usée et remplie de poux, mes chaussettes trouées de tous les côtés me tenaient au pied par je ne sais quel miracle, un caleçon bien fatigué et sale, un pantalon de velours aux nombreuses pièces et dont l’usure du velours indiquait son long service. Vous voyez que ma garde-robe n’était pas fameuse et cependant j’eus préféré recevoir, à la place du colis de vêtements, un paquet garni de conserves. Vous pouvez en conclure sans vous tromper que l’on souffrait énormément de la faim.

Vous dire que j’ai dédaigné ce colis de vêtement serait mentir, car aussitôt reçu je me déshabillai complètement et enfilait le linge neuf. J’en éprouvai d’ailleurs un bien être et me sentis complètement transformé et rajeuni quand j’eus porté le linge neuf. C’est peu de chose direz-vous cette sensation de bien être quand on a l’estomac creux, à quoi je répondrais que personnellement j’en ressentis une telle satisfaction qu’elle me restera gravée dans ma mémoire toute ma vie.

Le 12 du mois de décembre, je recevais enfin deux mandats annoncés depuis le 3 Novembre. Ils furent les bienvenus car les fonds du porte-monnaie commençaient déjà à se toucher.

Le 18 du même mois commençait pour nous le régime de porcs. Je m’explique.

Je vous ai déjà mentionné la composition de notre menu qui était à peine suffisant pour nous soutenir et tout juste pour ne pas nous laisser mourir de faim. Or voici ce qu’il nous advint. Le cantinier allemand, chargé de nous nourrir, trouvant que les déchets de pomme de terre était considérables (30 % parait-il) demanda au Général commandant le camp, en raison de la perte occasionnée par l’épluchage, la permission de faire cuire les pommes de terre sans être épluchées. Le général acquiesça à sa demande mais auparavant voulut goûter à cette soupe. Il la trouva excellente, on avait du lui préparer une soupe spéciale pour qu’il la trouve bonne, car je vous prie de croire que ce n’était pas fameux et qu’il fallait réellement avoir faim comme nous l’avions pour la manger. Toujours est-il qu’à partir de ce jour nous étions gratifiés d’une soupe aux pommes de terre non épluchées. Peut être pensez-vous que ces pommes de terre étaient soigneusement lavées avant de les mettre dans la marmite. Quelle erreur Il vous est peut être déjà arrivé de voir dans la cour d’une ferme, une brave paysanne lavant les pommes de terre pour ses porcs avant de les faire cuire. Vous avez pu remarquer alors que les pommes de terre sont mises dans un baquet sur lesquelles on verse deux ou trois seaux d’eau. Muni d’un gros bâton cette brave paysanne brasse les pommes de terre et au bout d’un petit moment lorsque la terre a presque complètement disparue, elle les sort et les jette dans sa grosse marmite. Ce petit travail normal pour des porcs, était également normal et identique au camp de Quedlinburg qui assurait la subsistance de 10 000 prisonniers. Lorsque je disais que pour nous commençait le régime de porcs, je n’exagérais en rien, vous en conviendrez. Notre appétit s’en ressentit et il y avait de quoi, car rien n’était plus désagréable que de manger des pommes de terre non épluchées. Cela nous répugne et cependant il fallait bien les manger, c’était notre principal repas et nous n’avions pas autre chose à nous mettre sous la dent. Alors si vous aviez assisté à l’un de ces repas que j’ai vécu malheureusement pendant de longs mois, vous auriez vu ce qu’il n’est pas possible de voir dans un pays civilisé : comment nous étions obligés de manger cette soupe.

Tous les prisonniers pendant les repas se trouvaient assis à la table commune mangeant leur soupe par petite cuillerée avec prudence et précaution, mastiquant légèrement tout en essayant avec la langue, de découvrir dans sa bouche les pelures de pommes de terre. Aussitôt que nous sentions que nous avions une pelure on la crachait sur la table et l’opération se renouvelait jusqu’à la fin de la soupe. Le repas terminé, nous avions à côté de nous un joli tas de pelures.

Prisonniers, nous l’étions certes mais hommes aussi ! Mais était-ce vraiment humain pour un pays civilisé de donner une pareille nourriture à des hommes ?

Cette question de pommes de terre non épluchées me valut d’ailleurs une punition de 6 h de poteau. Cette nourriture, nous ne l’acceptions que contraints par la faim sans pouvoir protester contre cet état de chose. Il nous vint donc l’idée à Aufschneider et moi de trouver un moyen pour en avertir nos Parents ou l’autorité militaire française de façon qu’on y apporte remède. La chose n’était pas aisée car toute notre correspondance était censurée. Cependant, après des recherches laborieuses, nous décidions d’écrire au frère à Aufschneider, soldat au 3e Génie à Angers. Nous avons écrit mon camarade et moi une lettre ordinaire relatant notre santé et notre vie au camp sans faire aucune allusion à notre nourriture. Notre carte terminée, nous avons fait des points sous certaines lettres qui toutes réunies ensemble formaient la phrase suivante : « Nous mangeons comme des cochons, les pommes de terre avec les épluchures ». » Notre code fut découvert par la censure et pour cette raison, nous avions à purger une punition de 6 h de poteau en 3 jours, c’est-à-dire 2 h de poteau pendant 3 jours. Or donc pendant 3 jours, un sous-officier allemand venait nous chercher à 2 h de l’après-midi et nous conduisait dans une baraque vide froide et immense. Puis nous ficelant autour d’un montant d’une baraque comme un saucisson, il nous laissait attachés pendant 2 heures entières. Nous souffrions peu d’être ainsi amarrés à un poteau, cependant le froid de cette grande baraque vide et l’immobilité complète nous engourdissait les membres. Durant ces 2 heure et pour tuer le temps et l’ennui, nous conversions mon ami et moi sur la barbarie des Boches. Nos amis et camarades venaient également nous rendre visite et nous réconforter à supporter gaiement notre punition. Certains de nos amis sont même venus nous apporter un quart de bouillon chaud, pour nous réchauffer, qu’ils avaient réussi à se procurer à la cuisine.

La vie de prisonnier se passant ainsi tristement, mais toujours avec l’espoir que cette existence ne durerait pas longtemps, car la fin de la guerre, victorieuse pour nos armes, devait à notre avis et au plus tard se terminer dans un mois. Grâce à cette espérance, profondément ancrée dans nos esprits, nous avons pu résister moralement et physiquement à notre pénible existence. Si à ce moment on nous eut dit que la guerre durerait quatre ans, nous aurions alors perdu tout courage et énergie. Notre santé physique déjà si altérée par les privations et les souffrances n’était que secondaire ; mais si à ceci il eut fallu ajouter une santé morale aussi cruelle que notre santé physique, notre captivité eut été un véritable martyre. Nous avions la certitude que les hostilités ne dureraient pas plus de deux mois et c’est cet espoir et cette foi dans la fin prochaine qui nous permit d’endurer toutes les vicissitudes de notre vie.

Ne croyez pas surtout que nous avions constamment le « cafard ».

Nous le chassions souvent, parfois avec succès et quelques fois sans résultat. Dans la journée du 20 Décembre le « cafard » fut littéralement écrasé par les bonnes paroles du prêtre français qui nous avait conviés à assister à la messe à 8 h ½ dans la Baraque 31B. Pour la première fois dans notre camp de prisonniers, nous allions assister à la messe. Quelle joie et quelle émotion.

À 8 h ½ l’office commençait dans cette baraque, où rien n’avait été changé. Au fond et par des moyens de fortune, un autel avait été dressé avec une table sur laquelle reposait un Christ et de chaque côté de l’autel 2 cierges allumés. Telle était notre chapelle. Plus de 500 hommes s’y pressaient, assistant à la célébration de la messe avec piété et recueillement. À l’évangile le prêtre nous fit un petit sermon, nous encourageant de son mieux à supporter nos misères, de bien nous aimer les uns les autres en nous entre-aidant et terminant son sermon, nous annonçait que pour Pâques nous entendrions nos cloches sonner dans nos villages. Ces dernières paroles furent dites pour nous donner du courage et nous stimuler, mais à l’époque où nous entendons ces paroles, ce fut pour nous comme un fortifiant qui redonne de la vigueur, une bonne parole qui redonnait l’espoir, en un mot la grande joie de bientôt recouvrer notre liberté. À la fin de la messe chacun se retire satisfait de cette cérémonie avec au cœur une joie infinie, nous laissant le doux souvenir des beaux dimanches passés dans notre pays.

Avec cette cérémonie, et surtout les paroles du prêtre nous annonçant notre prochaine libération, la journée fut empreinte d’une joie générale et le cafard complètement effondré. Pensez donc pour Pâques, nous serons dans notre Famille ? Ce prêtre sait ce qu’il dit ? Il doit certainement avoir des renseignements que nous ne pouvons obtenir ? Il dit certainement la vérité ? Et puis cela fait encore 2 mois et demi d’hostilités et la guerre ne peut pas aller au-delà de cette limite ? Et les Allemands n’auront plus rien à manger dans 2 mois ? Et ainsi toute la journée nous dissertons sur la durée de la guerre et tous sommes d’accord pour reconnaître qu’il est impossible que cela se prolonge au-delà de Pâques ; Quelle belle confiance nous avions quand on songe qu’il fallut rester captifs 3 années entières avant d’en connaître la fin.

Et je le répète, c’est cette confiance, cet espoir, qui nous paraissait si proche et que nous ne pouvions atteindre, qui toujours nous donna force et courage.

Et il fallait en avoir du courage, car les jours ne se ressemblaient pas tous, la joie et la gaîté parfois désertaient notre camp ; les Boches se mettant de la partie se faisaient un plaisir de nous ennuyer et vous allez apprécier comment ils se chargèrent de nous distraire pour la fête de Noël.

Le jeudi 24 Décembre, veille de Noël et jour du réveillon, je recevais mon premier colis de victuailles avec joie qui devint presque de l’ahurissement lorsque je vis le contenu du colis se composant en boites de conserves diverses. Était-ce possible qu’enfin nous puissions manger à notre faim. Nous projetons alors avec 2 ou 3 amis de faire le réveillon, non pas un réveillon comme on en faisait auparavant après la messe de minuit, mais un petit réveillon dîner composé uniquement de produits français et qui remplacerait avantageusement le café boche. Le souvenir exact et précis qui me reste gravé fut de trouver une boite de pâté lyonnais d’une finesse remarquable et d’un goût exquis. La faim, la véritable faim que nous subissions, nous avait fait apprécier une boite de pâté ordinaire comme un mets très fin et je transcris fidèlement les notes de mon carnet relatives à ce réveillon. « Cela nous sembla si bon que, si ce n’était l’endroit, on eut cru que l’on était à un grand dîner. »

À minuit quelques uns se levèrent pour entonner le Minuit chrétien, puis le chant terminé chacun se rendormit.

Au petit jour ce fut une aubade des Anglais venant chanter Christmas qui nous réveilla. La matinée de Noël se passa calme comme les autres jours. L’après-midi devait être moins monotone car le Concert de la Cigale, avait eu le bon esprit, pour nous divertir, de monter une petite pièce de Labiche et dont la représentation était annoncée pour 1 h de l’après-midi. Bien vite nous mangeons notre soupe de façon à être prêts rapidement et ne pas être les derniers. Nous nous dirigeons vers la baraque 35A, où devait avoir lieu la représentation, accompagnés de notre fauteuil, en l’occurrence un petit banc. Lorsque tout le monde fut installé, la représentation commença sur la scène dressée avec des tables et quelques couvertures servant de rideau de scène. Quelques artistes avaient interprété plusieurs chansonnettes, lorsque soudain quelqu’un crie un « 22 » retentissant. C’était le boxeur, un gourdin à la main et proférant des cris de bêtes fauves, qui faisait son entrée dans la baraque. À la vue de ce monstre, la panique se répandit dans la salle. Le boxeur escaladant les tables et les bancs parvint au milieu de la salle et la fit évacuer rapidement en criant « arbeiten » ce qui signifiait travailler, ajoutant même que le jour de Noël n’était pas un jour de repos. Cette évacuation pour rapide qu’elle fut, se déroula néanmoins accompagnée de coups de bâtons administrés par ce sinistre sauvage. Dès qu’on fut sorti, en dehors de la portée du boxeur, une autre sentinelle nous attendait à la porte et nous accueillait par un autre coup de bâton en nous faisant comprendre qu’il fallait se mettre en rangs pour aller au travail. Bon gré, mal malgré, il fallut se soumettre et à la place de la représentation, nous allons travailler un jour de Noël (mes notes n’ont pas mentionné le travail exécuté ce jour là). La représentation eut lieu quand même, mais le soir où l’on se recréa gentiment en oubliant nos misères de l’après-midi.

Donnons en passant un bon point aux Boches, ils ne le méritent pas souvent. Mais, en dehors de cette muflerie du boxeur, il faut leur savoir gré de ce qu’ils ont fait à l’occasion de Noël. À partir de ce jour la permission de fumer nous est accordée de midi à 4 h dans l’espace extérieur compris entre les baraques. De plus, à cette autorisation, ils ajoutaient comme cadeau de « Weinacht » (Noël) trois cigarettes et le soir un morceau de boudin.

Il faut bien reconnaître cette fois qu’ils ont droit à des remerciements pour leur générosité d’autant plus que depuis le début de la captivité on était peu habitué à tant de prévenance de leur part. Ce sera d’ailleurs la première et la dernière fois qu’on aura à reconnaître leur courtoisie vis-à-vis des prisonniers de guerre.

L’année 1914 se termine ainsi tristement, laissant derrière elle bien des sacrifices, des souffrances et des misères. En jetant un regard sur l’année écoulée, on se demande comment il se peut que nous soyons venus échouer en Saxe, dans un pays étranger, parqués dans un camp entourés de fil de fer barbelé et mourant de faim, quand il y a six mois à peine, nous vivions tranquilles, heureux et libres. Hélas les événements ont été tragiques et rapides et le temps marchant toujours nous a conduits dans cette vie pénible et misérable.

Toutefois l’année ne s’écoule pas sans nous donner l’occasion d’un fou rire général dans tout le camp. Pour fêter le dernier jour de l’année, les Allemands nous font rassembler dehors pour écouter le canon allemand qu’on allait tirer. Était-ce pour clôturer l’année ou était-ce pour nous faire peur que l’on tira ces trois coups de canon ? Toujours est-il que pas un d’entre nous n’eut la moindre peur. Dédaigneusement on se mit à rire et plusieurs d’entre nous, simulant la peur, allèrent se blottir à plat ventre dans un trou se trouvant à proximité. Le rire fut plus grand que l’émotion, car ces 3 pauvres petits coups de canon, qu’on entendit à peine, nous firent songer aux nombreux que nous avions subis et dans des circonstances autrement graves que celles-ci.

1915

Quel avenir nous réserve 1915 ? La victoire de nos armées, certainement, notre libération et notre retour triomphal et joyeux ensuite. Tels sont les vœux que nous nous adressons mutuellement à l’aube de cette nouvelle année et le souhait le plus désiré de tous c’est la fuite rapide dans le plus court délai. Nous nous souhaitons également bonne santé, car c’est également une chose importante, les soins n’étant pas très remarquables.

Au matin du 9 Janvier, nous étions avisés qu’à partir du lendemain les baraques devraient contenir 144 hommes dont la moitié de Russes occupant une travée et une moitié de Français pour l’autre travée. Comme nous sommes en surnombre, il faut tirer au sort les noms des 57 hommes qui iront dans un autre camp. Par bonheur je n’étais pas du nombre de ceux qui devaient quitter le camp ni mes amis non plus. Par contre notre adjudant, qui était notre chef de baraque, et que nous n’avions pas quitté depuis le début de la guerre, fut désigné d’office par l’autorité allemande pour changer de camp par mesure de discipline parce qu’il ne savait pas suffisamment se faire obéir dans sa baraque et que les Boches n’étaient pas contents de ses services.

Alors le dimanche 10 Janvier à la première heure, ce fut un branle bas général pour le déménagement, non pas pour partir en France, malheureusement, mais simplement pour changer de camp. À 8 h les 57 Français de notre baraque étaient rangés dans la cour et quelques instants plus tard ils avaient rejoint le 8e camp. Pendant ce temps et avant que les Russes arrivent, nous ne perdons pas notre temps, nous prenons les meilleures places et les paillasses les mieux rembourrées. Palpied, Aufschneider et moi avons choisi un coin au fond de la baraque du côté opposé à la porte d’entrée où nous y serons très bien. À partir de ce moment, nous décidons tous les trois de coucher ensemble ainsi que de faire une communauté de tous nos paquets pour vivre comme trois frères partageant ensemble nos joies et nos misères quand les unes ou les autres arrivaient.

Après que notre installation fut terminée, on nous rassemble dehors pour nous compter et 82 Russes furent affectés dans notre baraque. Nous leur souhaitons la bienvenue et fraternisons plutôt par des gestes que par des paroles.

Remarquez qu’il eut été plus facile d’appeler 82 Français nouveaux dans notre baraque, c’eut été plus logique et plus agréable. Ce mélange de Russes et de Français ensemble ne fut qu’une brimade à notre égard. Nous n’aimions pas les Russes, non pas que c’étaient de mauvais garçons, non, ils étaient doux, trop doux même, mais à cause du manque de propreté et d’hygiène pour lesquels il faut reconnaître, ils n’avaient aucun goût. Malheureusement nous fûmes dans l’obligation de les accepter. La propreté de la baraque s’en ressentit aussitôt et les poux devinrent de plus en plus nombreux.

Le bon point que j’accordais généreusement aux Allemands le jour de Noël pour nous avoir donné l’autorisation de fumer, je dois leur retirer aujourd’hui 20 Janvier car on nous fait part de la décision suivante.

Les prisonniers allemands en France n’ayant pas le droit de fumer, il sera interdit à partir de ce jour de fumer dans le camp. Cette défense ne nous émeut pas beaucoup car, interdit ou pas, cela ne nous empêchera pas de fumer. Puis on demande ceux qui voudraient faire des paillons pour mettre sous les pieds des chevaux. Ceux qui donneraient leur nom pour faire ce travail seraient exemptés de corvée et en outre toucheraient 3 pfennigs par paillon. Ceux qui refuseraient d’en faire seront astreints de rester dehors, une heure le matin et une heure le soir. Chacun se regarde pour prendre la décision en commun et la réponse est négative, nous ne voulons pas travailler à faire des paillons pour garnir les pieds des chevaux au front. Quelques Russes, attirés surtout par le gain, s’offrirent à en faire et par la suite, en raison de notre décision commune, on nous faisait sortir tous les matins et l’après-midi où pendant une heure, nous restions à nous promener. Cette décision ne dura pas longtemps, une quinzaine de jours seulement et des paillons, on en parla plus.

La journée cependant n’était pas terminée et devait nous réserver une autre surprise. Jusqu’à présent nous avions conservé nos cheveux devenus suffisamment longs pour se coiffer proprement et soigneusement. Mais hélas nos cheveux ne devaient pas voir la fin de la journée. Dans le courant de l’après-midi, notre boxeur fit une entrée sensationnelle dans la baraque suivi de trois Français possesseurs de tondeuses. Le boxeur ferma la porte et nous pria de passer à la tondeuse et, bien à regret, nous fûmes dans l’obligation de nous soumettre et de voir nos beaux cheveux tomber à terre.

Les jours se passaient ainsi nous apportant toujours soit des brimades, soit des vexations ou plus souvent des coups. Pendant ce temps, nos Parents recevaient toutes nos cartes où sur chacune d’elle, nous implorions l’envoi de vivres. Ces cartes étaient parvenues car on commençait à sentir la réalisation de nos désirs. En effet les paquets arrivaient maintenant en grosse quantité à notre très grande joie. Nous étions heureux maintenant de pouvoir se dispenser de temps à autre de leur soupe à cochon et de savourer les produits français. Palpied de son état de menuisier avait aménagé des étagères dans le coin de notre baraque et avec satisfaction, nous voyons les plaquettes de chocolat s’entasser et les boites de conserves s’aligner.

Toutes nos étagères se remplissent rapidement, si bien que notre coin est appelé « épicerie Riegel ».

À la tête de telles provisions et sans vouloir gâcher, ayant appris ce qu’était la faim, nous décidons de faire un goûter tous les dimanches à 4 h afin de passer plus agréablement notre dimanche. Ce fut le 7 février que commença ce petit lunch composé de chocolat au lait condensé, pain au beurre, oranges, gâteaux et cigares, tous produits français. Inutile de vous dire que ce petit extra fut très apprécié.

Cette joie de faire un bon petit goûter fut assombrie par la perte dans la baraque de mon porte-monnaie contenant une dizaine de marks. Un Russe l’avait obligeamment ramassé, sans toutefois le restituer. Fort heureusement deux jours après je recevais un mandat de cent francs français qui me fut payé cent six marks. Ce mandat était arrivé à temps pour combler le trou occasionné par la perte de mon porte-monnaie.

Nos colis arrivaient au complet et en assez bon état. Le beurre toutefois, vieux de plus d’un mois, nous parvenait avec un petit goût de rance. Comme nous ne voulions cependant pas le jeter, il nous vint à l’idée pour l’utiliser de faire des pommes de terre sautées. Un prisonnier de notre baraque travaillant à la cuisine, nous le prions de nous rapporter des pommes de terre et le 23 février à 11 h ½ nous étions attablés tous les trois autour d’une cuvette de pommes de terre sautées que nous savourons avec délices. Le plaisir fut d’autant plus grand qu’il y avait bien longtemps que l’on n’avait pas goûté à pareil mets. Vous avouerez qu’il n’y a pas de quoi se réjouir parce que l’on mange des pommes de terre sautées. Je suis entièrement de votre avis quand jamais rien ne vous a manqué. Mais quand on a vécu, comme nous vivons depuis des mois, avec la nourriture que vous connaissez, à peine suffisante pour nous soutenir, privés comme nous l’étions de tout superflu, ne connaissant plus le goût d’aucun bon plat et bien je vous certifie que le moindre extra, le moindre petit plat que nous faisons nous-mêmes, y compris des pommes de terre sautées, nous paraissait d’un goût inexprimable et nous donnent l’impression d’être à un grand festin. On ne connaît pas la valeur des choses quand on n’a pas subi les affres de la faim mais quand on a enduré ces heures pénibles pendant des mois, on apprécie le plus petit extra à sa juste valeur.

Maintenant que les colis arrivent, nous ne connaissons plus ces moments terribles et notre réserve de vivres devient de plus en plus nécessaire car l’ordinaire devient de plus en plus réduit. À un tel point que le dimanche 28 février on oublia volontairement de nous donner du pain. Mes camarades en profitèrent pour me jouer un bon tour. J’étais désigné ce jour là, pour accompagner la corvée et toucher le pain ; ne me rappelant plus de cette corvée, j’étais parti dans la baraque à côté faire une partie de bridge avec des camarades. Jouant depuis une heure à peine, on vint m’avertir d’aller au pain.

Surpris de mon oubli, je rentre dans ma baraque, prends ma capote et accompagné de deux hommes je cours au pain. Arrivé à la grille, je constate que les hommes des autres baraques n’y étaient pas. Je me retourne et m’aperçois que les hommes qui m’accompagnaient avaient disparus. C’est alors que je comprends la farce qui m’a été jouée et qui a fort bien réussi. Je rentre alors à la baraque où je suis invité au petit lunch préparé par les amis Palpied et Leleu et dont ci-dessous figure le menu :

 

Réunion hebdomadaire des « Crevants » de Quedlinburg

Menu

 

Chocolat au lait fabrication Marthe

Tartines Clairette Biscottes Fernand

Beurre Boulonnais

Pain d’Épice à la Jeannette

Cake Florentins

Biscuits du Départ

Tabac France.

Ce petit lunch, dont la préparation fut très soignée, valut à leurs auteurs de chaleureuses félicitations.

À partir du 1er Mars et en raison de la disette de pain en Allemagne qui se faisait déjà sentir, on nous fait savoir que dorénavant nous ne toucherons que 3 boules de pain de 500 grammes pour cinq hommes, ce qui fait 300 gr pour chacun et je vous prie de croire qu’un morceau de pain allemand de 300 gr ne tient pas grand place dans la main. Cette diminution de ration est heureusement compensée par l’envoi de pain français que nos Parents nous font parvenir. Ce pain quoique bien rassis, n’en fut pas moins très goûté.

Du côté hygiène personnelle, nous étions assez bien traités. Les douches avaient lieu régulièrement tous les 15 jours et mes effets passés à chaque fois à l’étuve pour atténuer l’invasion des poux. Le 11 Mars nous étions avisés qu’à 2 h de l’après-midi, nous devions tous être présents pour la vaccination contre la fièvre typhoïde. À 2 h précises les majors français font leur entrée dans la baraque. Après avoir badigeonné une petite partie du sein gauche à la teinture d’iode, on nous introduit une petite aiguille entonnoir. Puis le major nous injecte à l’aide d’une petite seringue le vaccin anti-typhoïdique. L’opération n’a pas été longue ni douloureuse, mais le soir venu, nous ne pouvions plus remuer notre bras gauche. Cette vaccination dura tout un mois encore, à raison de 2 piqûres anti-typhoïdiques et deux piqûres contre le choléra.

Nous arrivons ainsi au 28 Mars jour des Rameaux et depuis longtemps déjà nous avons fait notre deuil d’entendre pour Pâques les cloches sonner dans nos villages. Depuis que l’on reçoit des paquets, la vie nous semble moins pénible et moins longue. Nous commençons à prendre l’habitude de notre vie de prisonnier et la faim étant apaisée, les heures semblent s’écouler plus paisiblement. À 7 h ½ la messe fut célébrée avec une très belle assistance et communion pascale. Après le sermon du prêtre nous recommandant de ne pas perdre courage et les chants de la chorale en formation, chacun se retire dans sa baraque, content de l’office que l’on vient d’entendre et qui nous réconforta. Aussitôt rentrés nous préparons un petit déjeuner au chocolat chaud auquel notre ami Hecquet prend part. La journée ainsi bien commencée devait se continuer. L’ordinaire nous servit du riz cuit à l’eau accompagné d’un morceau de saucisson. Nous améliorons ce riz en y ajoutant une bonne cuillerée de lait condensé et quelques morceaux de sucre, ce qui nous donne alors l’impression de manger un bon riz au lait familial. À 4 h la fête continua par un petit chocolat accompagné de biscottes et de gâteaux. Le soir nous n’avions pas faim et une soupe au lait nous suffit amplement pour notre repas.

Au 29 mars se passe une demi-journée rendue très agréable par la courtoisie d’une sentinelle allemande et dont vous allez apprécier la délicatesse.

Notre baraque est désignée pour aller en corvée et la présence d’un caporal français est nécessaire. Ne sortant que très rarement, je me propose d’accompagner la corvée. Ma sortie d’ailleurs fut des plus réussie car à la place d’une corvée ce fut plutôt une promenade. Accompagnés de 2 sentinelles allemandes, baïonnette au canon, nous nous dirigeons vers l’hôpital situé à l’entrée de Quedlinburg et distant du camp à une demi heure de marche. Arrivés à l’hôpital, nous constatons qu’il y a de nombreux blessés allemands ce qui a rendu nécessaire la construction de baraques en bois pour les hospitaliser. On nous dirige alors vers un trou que nous devons encore approfondir. Sans trop se fatiguer et aussi pour se réchauffer, nous piochons et agrandissons le trou. Vers 9 h ½, la sentinelle allemande à qui j’avais balbutié quelques mots d’allemand, se met à casser la croûte. Tout en me parlant de sa famille, de la guerre, une certaine émotion paraissait l’envahir lui paralysant même son appétit. La seule chose qu’il désirait ardemment, c’était la fin rapide de la guerre. Son casse-croûte non achevé, il ferme son couteau, le met dans sa poche et me tends l’autre partie de son casse-croûte ; un gros sandwich au lard. Je me confonds en remerciements et le partage avec quelques amis autour de moi. Son bon cœur ne s’arrêta pas là. Tirant une bouteille de sa poche et après en avoir bu quelques gorgées, me donne le restant du flacon renfermant du cognac « 3 étoiles » que nous apprécions comme il convient car il y a fort longtemps que nous n’y avons pas goûté. Pour terminer il sort de sa poche une boite de bonbons à la violette et en offre à chacun d’entre nous et un cigare. Nous sommes vraiment satisfaits et émus en même temps de tant de générosité de la part de cet homme qui comprend les souffrances et les misères que nous endurons à quelque classe que nous appartenions.

Cet Allemand qui doit certainement être d’une situation aisée compare sa situation de soldat, qui parait lui peser, à notre situation misérable de prisonnier. Son cœur est certainement affligé et généreusement, il se penche sur notre misère en nous offrant son superflu. Son geste nous a profondément touchés et nous lui en sommes très reconnaissants. Il devait encore nous combler davantage. Quelques instants plus tard, il vient à moi, me demander si l’on désirait se faire photographier. Vous pensez bien qu’une telle proposition fut acceptée avec joie et que c’est par l’affirmative que lui répondis. Se faire photographier n’est pas chose facile pour des prisonniers et nous ne laissons manquer cette belle occasion qui se présente. Notre sentinelle part et revient quelques instants après accompagné du photographe. Nous nous plaçons encadrés de nos deux sentinelles et deux minutes après tout était terminé.

« — Pouvez-vous nous faire en cartes postales et à quel prix demande-t-on au photographe ?

— Cela dépend du nombre que vous commanderez nous répondit-il.

— Je consulte chacun d’entre nous et j’arrive à lui en commander 65.

— Ce sera 0,15 pfennigs par carte et vous les aurez après demain, ajouta-t-il. »

Tout le monde est bien content ainsi que le photographe qui se retire et que nous remercions.

Pendant tout ce temps l’heure avait tourné et le moment était venu de rentrer au camp ; on range pelles et pioches dans un coin et nous nous dirigeons vers la soupe. À 11 h 10 nous sommes rendus et avant de réintégrer notre baraque et quitter les sentinelles, nous remercions chaleureusement et de tout cœur notre sentinelle qui nous a tant gâtés et favorisés pendant cette matinée.

Ces petits faits de la matinée seront pour moi un des plus doux souvenirs de ma captivité. Je ne saurais trop admirer et louer cet homme de grand cœur qui pendant une matinée et contrairement aux règlements se pencha sur notre misère comme un frère en soulageant de ses pauvres moyens et comme il le pouvait notre infortune de prisonnier.

La semaine sainte se passera sans grand fait remarquable et avec le 4 Avril nous arrivons au jour de Pâques.

Pâques ! Jour de joie et de bonheur les années précédentes, mais maintenant jour de tristesse et de mélancolie.

Durant de longues semaines, l’illusion avait grandi. Nous avions espéré être bien loin de ce Quedlinburg maudit pour fêter joyeusement cette fête, près de nos Parents frères et sœur sous le toit familial. Mais l’espoir a disparu et le beau rêve a passé, laissant les prisonniers à leur malheureux sort dans les baraques. Adieu les douces joies du retour ! Adieu les bonnes parties déjà projetées.

Un joyeux carillon sonnera là-bas dans notre pays de France la résurrection du Seigneur, mais pour nous pauvres détenus la fête sera bien triste que ne viendra même pas égayer cette grande fête par la célébration de la messe.

Pâques sera-t-il donc pour nous un jour ordinaire ? Une de ces journées banales où l’ennui se mêle à la tristesse. Accepterons-nous pour Pâques cette nourriture exécrable où les pelures de pommes de terre se mêlent aux morceaux de viande avariés ?

Non ! Le jour de Pâques ne se passera pas ainsi et sera quand même pour nous un jour de fête.

S’il a été impossible de célébrer la messe dans notre camp, du moins d’un commun accord nous nous unirons quelques instants à nos Parents qui certainement pensent à nous en ce jour de fête. Notre pensée ira vers tous ceux qui nous sont chers, vers ce toit familial que l’on désire tant revoir et que nous ne pouvons apercevoir, vers nos camarades enfin qui continuent vaillamment à défendre le sol sacré de la Patrie.

Le jour de Pâques sera donc pour nous un jour de joie, joie dans notre malheur, mais joie quand même que nous célébrons par un petit banquet dont la bonne préparation restera longtemps gravée dans notre mémoire. Ce repas remplaça avantageusement, les pelures et détritus journaliers. Aussi lorsque vers 2 h nous quittons la table, nous ne pouvions plus nous bouger tellement nous avions bien déjeuné. Il y avait fort longtemps que nous n’avions pas mangé de cette façon.

 

Joyeuses Pâques

Banquet intime du 4 avril 1915

 

Menu

 

Hors d’œuvre

Saucisson de Lorraine au beurre

Homard sauce moutarde

 

Entrées

Tripes à la mode de Caen

Poularde de la Bresse aux petits pois

Tongue Rex à la sauce Pisda

 

Desserts

Fromage Le Curé

Confitures de Quetsche provenance directe d’Alsace

Pain d’épices « Sigant » il n’y a pas

Biscuits « Pou ny Mail » fourrés et assortis

Pudding Cake

Figues de Smyrne

Café Filtre spécial fabrication française

Pousse-café de la Jamaïque

Cigares Régalia

Champagne « Cuvée Wattman » Dernière crue

 

 

Recommandations aux Convives

 

Ce Banquet nous réunira

Pour fêter Pâques Joyeusement

Avant d’entrer te laveras

Tes deux mains soigneusement

Pour la soupe nul ne sortira

Aujourd’hui exceptionnellement

À table tu te découvriras

Très respectueusement

D’assiette et de fourchette te serviras

Pour ce repas spécialement

Sur la nappe tu ne laisseras

Choir aucun aliment

Au banquet tu te garderas

De parler grossièrement

En cas d’alerte tu plaqueras

Ton couteau immédiatement

Ton cigare tu fumeras

Et savourera prudemment

Du « 22 » tu te méfieras

Et du boxeur spécialement

Le soir venu nous ne dinons pas car l’abondance du déjeuner a suffi pour notre dîner.

Si le jour de Pâques nous n’avons pas eu de messe, nous avons cependant le bonheur de la voir célébrer le lundi de Pâques, petite consolation dans notre misère.

Depuis quinze jours, le réveil a lieu à 6 h du matin et aujourd’hui 16 Avril, je suis de service à la pompe, comme caporal, de 5 h ½ à 8 h du matin pour empêcher les hommes de jeter des ordures dans le siphon. Vers 7 h je me dirige vers la pompe pour voir si son écoulement était toujours parfait, j’y reste environ 10 minutes et je retourne dans ma baraque. Arrivé à la hauteur de la baraque 32A, j’aperçois, me faisant des signes, la sentinelle qui avait été si gentille pour nous, désirant me parler. Je m’approche de lui et il me demande si je voulais bien aller en ville chercher des conserves pour les majors français et emmener 10 hommes pour traîner la voiture. J’acquiesce immédiatement à sa demande et je désigne 10 hommes de ma baraque pour venir avec moi. Accompagnés de la sentinelle, nous nous dirigeons sur Quedlinburg mais auparavant nous passons chez un grand boucher chercher une poussette destinée à transporter les conserves. Nous voici maintenant en ville, les hommes autour de la voiture pendant que je m’expliquais ou essayais de me faire comprendre avec la sentinelle.

Une profonde émotion nous étreignit en même temps qu’une douce joie montait au cœur pendant que de vieux souvenirs traversaient notre esprit, durant la traversée de la ville.

Revoir des maisons, des habitants, passer dans les rues et de voir des boutiques et leur étalage, des automobiles avec leurs trompes sonores, tout cela nous apparaissait comme dans un rêve. Lorsqu’on a vécu 7 mois de captivité dans un camp entouré de fil de fer barbelé avec comme seule perspective une ligne de chemin de fer passant près du camp, on se croirait tombé des cieux ou être né de la veille à voir un pareil mouvement et une pareille vie. Aussi, après avoir passé chez un épicier prendre toutes les conserves commandées, nous rentrions 3 heures après dans notre camp habituel, nous étions comme ahuris de songer qu’il fallait reprendre notre vie de captif. Jamais ne m’est apparu avec plus d’éloquence ce grand mot de « Liberté », vide de sens avant la guerre et auquel nous n’attachions pas grande importance et qui cependant fait la joie sans le savoir de ceux qui la possède et la tristesse de ceux qui en sont privés.

De ma promenade dans la ville de Quedlinburg j’ai noté quelques petits détails.

Petite ville de province calme où la circulation des piétons est pour ainsi dire nulle. Quelques enfants par-ci par-là se rendant à l’école avec au dos une gibecière de laquelle sort une ficelle retenant une éponge qui traîne presque à terre. Pas de grandes voies, au contraire, des rues étroites où sont installés divers commerçants, qui en général, ont des vitrines bien achalandées. Des maisons peu hautes avec un maximum de 2 étages et des grands toits rapides et descendant très bas. La population nous regarde avec attention et quelquefois avec pitié, sans que jamais une menace ou un cri de colère nous soit adressé. Devant une école, de nombreux enfants accourent pour nous voir passer et dès qu’ils sont près de nous, demandant en français « des boutons ». Au tournant d’une rue, la sentinelle demande à deux jeunes filles si elles désirent venir avec nous, un « nein » (non) catégorique accompagné de charmants sourires fut leur réponse.

Si les mois précédents sont dénués d’intérêt et d’incident, par contre le mois de Mai fut fertile en faits divers de toutes sortes et curieux en eux-mêmes. Je vous ai déjà relaté que la coupe de cheveux à ras était devenue obligatoire et chaque mois depuis cette décision nous passions sous la tondeuse. Mesure excellente par raison d’hygiène vue la cohabitation avec les Russes mais qui néanmoins aurait pu être appliquée avec moins de rigueur. Il fallait voir la figure rayonnante et narquoise du boxeur lorsque mensuellement il assistait en personne à la coupe de cheveux.

Cette coupe de cheveux était maintenant rentrée dans nos habitudes et l’émotion de la perte de nos cheveux calmée. Or, un matin, le Boxeur, la mine réjouie, vint nous annoncer que par ordre du général, le port de la barbe était interdit et qu’en conséquence nous devions nous faire raser. Comme nous avions des doutes sur la véracité de cet ordre, le Boxeur étant capable de tout, nous attendons un 2e ordre de notre chef de baraque qui pourra confirmer ou infirmer cette décision qui sera lue au rapport journalier et auquel il assiste.

Le 5 mai, notre chef de baraque nous fit savoir que la décision était maintenue et que les barbes devraient être coupées. Au rassemblement du lendemain matin, notre Boxeur, toujours très fier de nous faire voire sa supériorité, passe devant chacun de nous avec le sourire aux lèvres et fait sortir des rangs les hommes porteurs de barbe. Inutile de parlementer avec lui car il aurait vite fait de vous faire comprendre qu’il faut s’incliner. Personnellement je n’avais pas une barbe magnifique. Non, j’avais une petite barbe rousse poussant plus d’un côté que de l’autre et principalement plus fournie en dessous du menton ; par contre j’avais une très jolie « mouche ». Je ne désirais certes pas conserver cette barbe affreuse qui datait du 25 Juillet 1914, mais cependant nous voulions être également « des Poilus », rentrer au foyer familial avec une barbe plus ou moins belle ou plus ou moins grande et revenir avec une barbe de « Poilu » uniquement comme souvenir de notre campagne et de nos souffrances endurées. Ce plaisir ne nous fut pas permis. Sous le coup de cette décision, la colère nous prit et en plus de la barbe nous faisons également couper la moustache (des poils de ma barbe sont conservés dans mon porte-monnaie de prisonnier). Oh ! Alors nous avions bien la figure de l’emploi, la mine de véritables prisonniers, cheveux ras et visage glabre à un tel point que mes camarades ne me reconnaissaient pas et me prenaient pour un nouveau.

Notre colère avec le temps finit également par disparaître d’autant plus qu’il fallait se conformer aux ordres du général. Quelques jours plus tard nous avions l’explication de cette singerie. Les prisonniers des camps mitoyens au nôtre ayant conservé leur barbe, cette décision du général nous parut extraordinaire qu’elle ne fût pas appliquée à tous les camps. Nous faisons une petite enquête en sourdine et apprenons à notre grande fureur que ce n’était qu’un ordre du boxeur ou autrement dit pour l’appeler de son grade : par un caporal. Et c’est devant cet énergumène qu’il faut s’abaisser et plier à ses moindres désirs ou caprices.

Le 20 mai, autre genre d’exercice. À 7 h du matin un sous-officier boche nous fait évacuer la baraque sous prétexte d’un appel. Chacun sort tranquillement sans réfléchir aux conséquences de ce rassemblement. À peine rangés sur deux rangs, les Boches se mettent à nous fouiller partout pour essayer de trouver des pièces d’or, couteaux, briquets. Si les boches étaient malins, nous l’étions certainement autant qu’eux car aussitôt la fouille commencée et sachant ce qu’ils recherchaient, les porteurs de briquet ou couteau avaient eu le temps de les jeter par terre et de les recouvrir de terre. Quant aux pièces d’or, elles étaient déjà depuis longtemps dissimulées entre notre écusson portant le N° 3 (3e Génie) et notre capote et ils n’ont jamais su les trouver à cet endroit. Si certains avaient plus de deux pièces d’or, car il n’y a avait que deux écussons, les autres pièces étaient cachées dans la doublure. De ce fait certaine capote atteignait un prix élevé par la valeur des pièces d’or qu’elle renfermait.

La fouille terminée et n’ayant rien trouvé sur nous, et pour cause, les Boches nous font cependant rester en rangs et placent une sentinelle à la porte de chaque baraque. C’est la fouille intérieure qui commence en dehors de notre présence, fouille consistant surtout à mettre toutes nos affaires en désordre et pour en définitive ne rien trouver. D’ailleurs nos précautions sont prises depuis fort longtemps. Je vous ai déjà signalé en faisant la description d’une baraque que celle-ci était à double paroi. Or mon ami Palpied, excellent menuisier de son état, a organisé la double paroi en armoire à secret, il suffît de tirer une planche sur glissière, l’armoire s’ouvre, on cache dedans les objets saisissables et on referme l’armoire, nécessitant simplement 10 secondes pour faire cette opération. En plus il était matériellement impossible de voir ou de soupçonner que cette double paroi s’ouvrait et se refermait à volonté du fait que Palpied avait camouflé son travail avec art.

La fouille intérieure n’a pas produit les résultats attendus car les Allemands sortent les mains presque vides et avec un air désabusé. Personnellement ils nous ont pris 6 fourchettes se trouvant dans une boite, c’est peu de chose car ces fourchettes avaient été achetées à la cantine à raison de 20 pfennigs pièce, soit au total un perte de 1 mark 20. Cette affaire de six fourchettes va se compliquer du fait que nous déposons une réclamation entre les mains de notre chef de baraque qui la fera valoir au rapport. Si on vend des fourchettes à la cantine c’est avec autorisation, et si les fourchettes sont autorisées on n’a pas le droit de nous les prendre. Telle était l’objet de notre réclamation. Le lendemain nous avions déjà obtenu un résultat puisqu’un Feldwebel (adjudant) vint nous trouver et nous faire confirmer que c’était bien à la cantine que nous les avions achetées. Après lui avoir donné tous les renseignements, y compris le prix d’achat, le Feldwebel nous emmène Brindeau et moi devant le cantinier en confrontation.

Le Feldwebel faisant voir les fourchettes demande au cantinier comment il se fait qu’il vende des fourchettes puisque c’est interdit.

Notre vieux Juif de cantinier de répondre sans émotion que c’était de vielles fourchettes trouvées dans la ferraille et qu’il avait fait nettoyer.

Après une sévère remontrance du Feldwebel au cantinier, nous nous retirons avec la promesse que le prix de nos fourchettes nous serait remboursé.

Des fourchettes et du remboursement il n’en fut plus jamais question, l’affaire était bien classée et on était bien volé.

Ce qui ne nous empêcha pas quelques jours plus tard d’avoir de nouvelles fourchettes apportées cette fois de la ville par les sentinelles allemandes auxquelles nous avions remis de l’argent en vue de cet achat.

Depuis quelques temps déjà, je ne vous parle plus de la soupe. Sans doute pensez-vous qu’elle est devenue meilleure et qu’il est inutile d’en parler. Le contraire est plutôt la vérité. Celle du 22 Mai fut, en tous points, défectueuse.

Depuis quatre à cinq mois, à la place de petits bouts de viande fraîche cuite avec la soupe, on nous donne de la viande en conserve, du bœuf en conserve parfois, de la morue souvent ainsi que du chien, ceci est absolument véridique. Or ce jour, la chaleur étant déjà assez forte, lorsque le baquet de soupe pénétra dans la baraque ce fut une infection épouvantable à un tel point qu’aucun des Français n’alla chercher sa cuvette de soupe. Les pauvres Russes ne recevant aucun paquet furent bien obligés de la manger et nous les plaignirent sincèrement.

Le lendemain nous avions la joie d’entendre un très joli concert organisé par les Français avec autorisation du Capitaine, voire même sous la haute direction du Feldwebel. Dès que l’autorisation fut accordée, les instruments furent achetés au moyen d’une collecte dans le camp qui permit au Feldwebel d’apporter 5 violons, 2 mandolines, 1 clarinette, 1 guitare et 1 flûte. Malheureusement la collecte ne fut pas assez conséquente pour avoir un violoncelle. On recommença à nouveau la collecte et enfin on réunit les trente six marks nécessaires à l’achat du violoncelle.

Tous les instruments étant arrivés, les répétitions commencèrent dans une baraque vide mise à notre disposition par le Capitaine avec des partitions offertes généreusement par le Feldwebel. (Ce changement d’attitude à notre égard provient du fait que nous avons changé de capitaine et notre nouveau capitaine s’intéresse beaucoup à nous.)

Nous voici maintenant au 24 Mai, fête de la Pentecôte. Encore un jour de fête que nous passons dans notre cage et qui ne varie des autres que par la célébration de la messe. Jusqu’à présent des départs de prisonniers français et russes principalement avaient eu lieu dans le camp pour aller travailler et j’y avais jusqu’alors échappé. Malheureusement dans la matinée, j’étais désigné pour le prochain départ. Ce n’est pas que j’avais un grand chagrin de partir pour travailler ; loin de moi cette pensée, car le travail que nous pourrions faire serait peut-être plus gai que notre oisiveté quotidienne et sans fin. Ma plus grosse peine était la séparation de mes amis Palpied et Aufschneider que je n’avais pas quittés depuis le début de la guerre. Nous avons bien essayé de les faire mettre tous les deux sur la liste de départ, mais ce fut impossible. Devant cet échec et sachant que tout le camp doit partir de Quedlinburg pour aller travailler, je me résigne et confiant dans l’avenir, je pars avec l’espoir d’être mieux installé peut être ou mieux nourri. L’avenir nous l’apprendra.

Après avoir fait à mes amis des adieux touchants et combien sincères, je me dirige, muni de tous mes vêtements et provisions, vers le lieu de rassemblement, fixé à 2 h.

Après qu’on nous eut comptés, nous nous dirigeons vers le camp VIII, lieu de concentration des 1000 prisonniers qui devaient partir.

À peine rentré au camp, nous partons pour les douches. Une heure après nous en revenions et étions affectés à la baraque 43B notre pied à terre.

Nous passons ainsi dans ce camp les journées des 25 et 26 Mai, au milieu d’un désarroi général. Nous avions perdu nos petites habitudes journalières, 4 ou 5 rassemblements par jour avaient lieu, des inspections du Général, en un mot pendant ces deux jours c’était l’abrutissement général.

Le 26 au soir nous recevions enfin l’ordre de nous tenir prêts au départ pour le lendemain à 5 h du matin.

À 4 h il fallut se lever de façon à faire sa toilette et faire ses paquets pour être prêts à 5 h. Dès que nous fûmes rassemblés et comptés, on nous distribua notre ration de pain et un morceau de saucisse comme nourriture pour toute la journée. Une petite fouille eut lieu ensuite et à 5 h ½ nous sortions du camp VIII pour aller se placer dans l’allée principale parallèle aux cuisines et face à mon ancien camp N° 6. Durant trois quarts d’heure nous restons ainsi sur place vis-à-vis de mon ancienne baraque 32A. Mes amis se sont levés pour venir me faire leurs derniers adieux. Pour pouvoir encore me dire deux mots, ils passent derrière la baraque 31A de façon à ne pas être dérangés. Mais Cyrano, de son grade de caporal, ainsi dénommé du fait de son nez proéminent, a découvert le manège et sabre au clair se met à la poursuite de mes amis, heureusement que nous avions crié un « 22 » leur permettant ainsi de se sauver avant l’arrivée de Cyrano qui en est pour ses frais. Un quart d’heure plus tard mes amis reviennent à la charge, mais Cyrano a l’œil et les a aperçus. De nouveau il leur fait la chasse mais sans succès. Nous assistons à cette comédie en spectateurs et nous nous amusons de ces petits tours.

Enfin à 6 h 15 le départ se fait et je fais un dernier adieu sans regret à Quedlinburg, au camp VI et à la baraque 32A.

Encadrés par des sentinelles, nous nous dirigeons vers la gare, chargés par les paquets et ballots, qui nous pèsent et nous fatiguent énormément. Après avoir traversé une partie de la ville, nous arrivons à la gare à 6 h 55. Le train nous attendait, quelques minutes pour monter dans le train et à 7 h 10, nous partions pour une destination inconnue mais que certains bien renseignés prétendent que notre nouvelle habitation serait le camp d’Hameln.

Les wagons (de marchandises) sont aménagés avec des bancs qui sont assez confortables. Tous nos paquets et bagages sont rangés dans un coin. Comme le train se dirige du côté du camp, chacun s’apprête à faire un dernier adieu au moment où nous passerons devant le camp. Tout le monde est prêt, au loin nous voyons déjà poindre les nombreuses baraques qui ressemblent à des petits pâtés noirs.

Nous y sommes, je compte les camps et en passant devant le sixième, ce n’est qu’un cri vers nos amis qui nous répondent en agitant leurs mouchoirs.

Nous passons ainsi à Ditfurt village voisin du camp de Quedlinburg duquel on apercevait le clocher de l’église. Notre voyage se poursuit en passant par Wegelebe, Halberstadt, Heudeberg, Danstedt, Langeln, Wasserleben, Sehauen, Vienenburg, Dörnken, Othfresen, Ringelheim, Duneberg, Grosshingen, Marienburg, Hildsheim, Emmerke, Nordstemmer où l’on est autorisé à satisfaire nos besoins. Et le voyage se termine par Elze, Osterwald, Voldagen Affrede et Hameln où nous arrivons à 1 h ½. Quelques minutes d’arrêt et à notre grande surprise le train repart. Chacun de regarder par la petite lucarne si dans le lointain on apercevait des camps. Après avoir parcouru un ou deux kilomètres, nous apercevons dans la vallée un camp dont les baraques paraissent s’élever en gradin. On s’approche du camp, le train ralentit pour bientôt s’arrêter. On nous fait descendre du wagon par un petit escalier que déplace un soldat allemand de wagon en wagon. Nous sommes à environ 500 mètres du camp et nous avons maintenant l’explication pour laquelle on ne nous a pas fait descendre à la gare de Hamchen.

Aussitôt descendu du train une haie de sentinelles est sur la route placé d’arbre en arbre et ce jusqu’au camp. On croirait plutôt à voir toutes ces sentinelles alignées que c’est l’Empereur qui va passer.

Nous arrivons enfin à notre nouveau château, qui à première vue nous parait plus agréable que celui de Quedlinburg.

Au Camp d’Hameln

Après avoir pénétré dans le camp et avant d’entrer dans les baraques, on nous rassemble par cinq et chacun reçoit un numéro matricule, celui qui m’échoit est le N° 10849. Puis toujours en colonne par cinq on nous emmène devant les baraques de la 7e Cie. Après quelques avis et recommandations, nous sommes affectés à la baraque 78 avec comme chef de baraque un sergent du 46e d’infanterie.

Sans avoir encore visité le camp extérieurement, l’aspect nous avait plu. Par contre lorsque nous pénétrons dans la baraque, l’impression est mauvaise par suite de son aménagement. À Quedlinburg nous couchions sur une paillasse par terre sans avoir de locataire au-dessus de soi. Ici à Hameln, sur tous les côtés de la baraque se trouvent une rangée de paillasses et 1m50 au dessus une nouvelle rangée de paillasses maintenue de mètre en mètre par des poteaux et pour monter à ce poulailler improvisé, des barreaux sont disposés de place en place.

Le camp de Hameln était par contre bien supérieur à celui de Quedlinburg à tous les points de vue. Organisation parfaite, site merveilleux, soupe meilleure et plus propre, installation extérieure remarquable, cantines bien assorties, promenades merveilleuses, tels étaient les avantages de ce camp.

La situation de ce camp est magnifique. Situe au fond d’une vallée, le camp est construit en gradins avec des baraques plus petites qu’à Quedlinburg et espacées les unes des autres d’environ 10 mètres. Aucune séparation de camp, toutes les baraques sont ensembles, représentant une très grande étendue de terrain. Lorsqu’on se trouve au point le plus élevé du camp, il se trouve à cet endroit, un emplacement de 250 mètres de long sur 75 mètres de large pour jouer et courir mais dont l’accès n’était toléré que de 3 h à 7 h de l’après-midi. Du haut de cette butte, le panorama est superbe et le site admirable. Devant nous, nous avons une vaste plaine que traverse un chemin de fer côtoyant une rivière. À notre gauche nous avons une vue générale sur Hameln qui parait beaucoup plus considérable que Quedlinburg, principalement au point de vue industrie, car de nombreuses cheminées fument constamment. Charmante cette ville, vue de notre observatoire, avec tout autour des forêts. Derrière nous un champ de manœuvre où tous les jours les soldats allemands viennent faire l’exercice et se perfectionner au « pas de l’oie ».

À Hameln nous étions aussi plus en contact avec la population car celle-ci venait nous admirer et le dimanche, il y avait affluence.

Quelle distraction et quelle joie pour nous de revoir des femmes, que nous trouvons réellement bien changées par suite de la mode des robes courtes qui commençait. Nous ne savions pas à l’époque que c’était la mode et nous trouvions exagéré de la part des Allemandes qu’elles portassent des robes couvrant mi-jambes.

En outre il était permis de fumer toute la journée et la cantine vendait le paquet de cigarettes 30 pfennigs ce qu’à Quedlinburg on payait 75 pfennigs.

Les cuisines sont situées à l’intérieur du camp et deux fois par jour, à 10 h et à 3 h, on nous distribue de l’eau chaude. Chose très appréciable pour nous.

Autour des baraques des pelouses agrémentées de jolies mosaïques faites par les prisonniers et avec des pierres du camp.

La discipline était plus sévère, les rassemblements devaient se faire en tenue militaire et non en bras de chemise ; saluer correctement tous les sous-officiers allemands que l’on rencontrait d’ailleurs peu souvent.

Pas de sentinelle à l’intérieur du camp, toutes se trouvaient à l’extérieur, dans des guérites surélevées d’où il pouvait dominer le camp entier.

En dehors de son charme pittoresque, le camp de Hameln était en outre très intellectuel où l’on pouvait tuer le temps très agréablement en s’instruisant. Une baraque était réservée comme école où des Français donnaient des cours d’Allemand, de Chimie et de Littérature. Quel changement avec la vie abrutissante de Quedlinburg.

Quelques jours passés à Hameln m’avaient fait apprécier les heures relativement heureuses et paisibles que l’on pouvait y passer. Malheureusement, je n’étais pas destiné à vivre des jours heureux dans ce camp car le samedi 5 juin on vint m’avertir au cours de chimie où je me trouvais que j’étais désigné pour partir travailler. À 11 h j’étais déjà au rassemblement pour la distribution de sabots et ordre était donné de ne pas trop s’éloigner et de se tenir prêt.

Le lundi 7 Juin nous passons la revue du général et la visite du médecin major. Puis à la fin de la revue, on nous communique que le départ aurait lieu le lendemain mardi avec rassemblement à 4 h ½ du matin et Wiesmoor comme lieu de notre nouveau camp. Au jour et à l’heure indiquée nous étions tous présents et après l’appel, on nous conduisit à l’entrée du camp où devait se faire la concentration.

Dès que le détachement fut au complet et que les sentinelles nous eurent encadrés, la colonne s’ébranla à 5 h ½. Nous étions persuadés que nous allions prendre le train à l’endroit où 15 jours plus tôt nous avions débarqués. Aussi notre surprise fut grande lorsque sans s’arrêter nous passons devant cette petite halte. Nous marchons ainsi pendant un bon moment, exténues par le poids de tous nos bagages et arrivons à Hameln que nous traversons presque en entier en l’admirant. Quelques boutiques par-ci, par-là, une grande place entourée de maisons au style lourd et disgracieux, mais cependant très propres, les rues pavées avec des petits carrés de pierre donnant un joli aspect, quelques voitures à chevaux circulent déjà à cette heure matinale.

Apres une heure de marche nous arrivons à la gare des marchandises d’Hameln. Après nous avoir réparti à raison de 50 hommes par wagon, le train s’ébranle à 6 h 50. Nous traversons Fizehbeck, Hessich, Allendorf, Esberg, Löhne, Kirchlingen, Bunden, Wissingen, Osnabruch, Odde et à 11 h ½ nous étions arrivés à Rheine. Dans cette dernière gare, le déjeuner avait été préparé à notre intention et un cri de joie fut poussé quand l’on vint nous ouvrir la porte de notre four car il y fait dans ce wagon une chaleur insupportable. On nous dirige dans une grande salle aménagée pour les troupes où nous y trouvons une soupe déjà servie et très appétissante. Après s’être bien régalé, nous nous reposons dix minutes aux abords de la salle respirant l’air frais avant de remonter dans notre wagon car le voyage n’est pas encore terminé. Le train s’ébranle à nouveau et maintenant nous roulons et traversons Lingen, Meppen pour arriver à 3 h 30 à Leer terminus de notre voyage.

Aussitôt débarqués, nous jetons un regard autour de nous pour tâcher d’apercevoir le camp de prisonniers.

Quelques minutes se passent et nous apprenons que nous ne sommes pas encore arrivés, car un petit train communal se trouve en face du train que nous venons de quitter et l’ordre nous est donné d’y monter. Chacun se place de son mieux. Ce petit tortillard est bien propre et bien aéré à côté du four d’où nous sortons. Les habitants sont charmants, peut être n’ont-ils jamais vu de prisonniers dans leur pays. Ils nous donnent de l’eau avec complaisance voire même dans des verres. Nous restons ainsi une bonne demi-heure dans ce petit train avant d’arriver à Strackolt.

Le pays ne parait pas grand, car on n’aperçoit qu’une petite maison servant de gare, et un peu plus loin trois ou quatre maisons. On a l’impression d’être en plein désert. On nous fait placer en rangs par quatre et nous partons vers la direction de Wiesmoor distant de 10 kilomètres.

La chaleur est accablante, le poids de nos bagages rend notre marche pénible et nous nous demandons, chargés comme nous sommes, comment nous allons pouvoir exécuter cette marche de dix kilomètres. Les habitants des villages que nous traversons ont mis sur la route des seaux remplis d’eau jaune, un instant nous pensons que c’est du coco, mais il n’en est rien, car c’est la couleur de l’eau parait-il, le pays n’étant que tourbières. La sueur perle à grosses gouttes sur nos fronts, les pauses deviennent de plus en plus fréquentes car la fatigue se fait bien sentir. Un petit groupe de trainards se forme déjà à l’arrière, certains se trouvant même indisposés par la chaleur et sont obligés de se coucher sur le côté de la route. À chaque instant on questionne sur la distance restant à faire. Le temps nous parait bien long et plus longs encore les kilomètres. Tout à coup dans une immense plaine désertique et marécageuse, nous apercevons au loin les baraques qui nous sont destinées. Le courage renaît à la vue de ces baraquements. Mais hélas déception ! Avant cette grande étendue de terrain on ne se rend pas bien compte de la distance et deux bonnes heures de marche nous en séparent encore.

De nouveau après une pause, nous repartons arpentant la route d’un pas lourd et fatigué ; nous nous traînons plutôt que nous marchons et nos bagages nous paraissent de plus en plus lourds. Bref, après s’être longuement lamentés et maudit ce sale pays où aucun moyen de communication n’existait, nous arrivons enfin à l’angle d’une toute petite route au milieu de laquelle passe un train genre Decauville destiné à relier l’usine située à notre droite avec le camp. Nous faisons encore la pause une dernière fois et les baraques nous apparaissent très nettement. Nous empruntons le petit chemin qui doit nous conduire à destination et quelques minutes encore d’effort et nous serons au bout de nos fatigues endurées toute la journée par cette chaleur accablante.

Il est exactement 8 h du soir lorsque nous pénétrons dans le camp. Tout d’abord nous passons dans le camp réservé aux soldats allemands et qui n’est pas entouré de fil de fer. Ensuite nous pénétrons dans le camp qui nous est affecté.

Le camp de Wiesmoor ne se compose que de deux baraques de prisonniers séparées l’une de l’autre par un espace de 20 mètres environ qui nous sert de cour, de promenade et de jeu. Le sol est couvert d’une épaisse couche de sable et quand nous marchons, nous sommes surpris de l’élasticité du sol, on croirait marcher sur du caoutchouc. Nous nous en étonnerons plus par la suite car nous sommes dans un pays de tourbières, que les prisonniers doivent aménager en terrain de culture. Aussitôt rentrés dans le camp, on dépose tous nos bagages à terre en attendant qu’on nous fasse rentrer dans les baraques.

Puis on fait sortir des rangs les sergents et les caporaux et parmi eux on en prend vingt qui seront chefs d’escouade de 25 hommes. Cette opération terminée, l’officier allemand demande si parmi nous se trouve un interprète. Personne ne répond ni ne se présente. Ayant fait au camp de Quedlinburg quelques vagues études d’allemand, je décide subitement de me présenter en pensant que je serais probablement exempt de travail et aussi mieux considéré. Toutefois je suis plutôt anxieux de ma nouvelle fonction, car mes connaissances sont plutôt restreintes et je doute que je puisse réussir à être un bon interprète. Après avoir balbutié quelques paroles d’allemand à l’officier, je suis désigné comme interprète du camp et chef d’une baraque. Un sous-officier allemand m’emmène alors dans une petite chambre à part, qui m’est destinée, contiguë à la baraque. Pendant ce temps on fait rentrer les hommes dans les baraques et ce fut un grand cri d’effroi quand ils y pénétrèrent. En effet ce n’est pas une baraque mais plutôt un poulailler et qui va servir à la fois de chambre, salle à manger, toilette et cuisine et vous allez voir sur un espace très restreint. L’installation à première vue parait passable, mais lorsque tout le monde s’est installé et après s’être rendu compte, ce n’est plus qu’un mécontentement général et de ce fait ma tâche d’interprète ne va pas être facilitée.

Imaginiez-vous le sol de la baraque tapissé de paillasses sur toute sa surface, avec seulement 2 passages dans le sens longitudinal pour permettre la circulation dans la baraque. À 1m20 au-dessus, un 1er étage identique au rez-de-chaussée et au-dessus encore un 2e étage. Pas de table, pas de banc, uniquement comme place pour chaque prisonnier la longueur sur la largeur de sa paillasse et c’est tout. Il ne fallait pas empiéter sur la place de son voisin car celui-ci protestait énergiquement et dans les débuts ce ne fut que disputes continuelles à ce sujet. Point de lumière dans les baraques, l’électricité des lampes de la cour devant suffire. Quelques échelons fixés ça et là pour gagner sa paillasse au 2e étage. Le seul luxe de la baraque c’est l’installation de deux grands poêles qui n’ont pour l’instant d’autre utilité que de gêner le passage.

Chacun s’installe de son mieux pour aujourd’hui en attendant le jour pour mettre bon ordre et s’installer comme il convient. Personnellement je me trouve fort bien logé et bien aéré. Comme je suis seul, je prie mon ami Leleu de venir avec moi dans ma chambre. Je me couche aussitôt car je suis bien las et bien fatigué et j’espère que je ferais une excellente nuit malgré qu’il n’y ait pas un brin de paille pour se coucher dessus, les planches me serviront de paillasse et je m’endors en me donnant l’illusion que j’ai un monceau de paille sous moi.

Le lendemain je ne me sens pas le courage de me lever tellement je suis rompu mais un sous-officier allemand vint me trouver et je dus me lever.

Alors pendant plusieurs jours je dus fournir des états avec liste par escouade et donnant tous les renseignements sur les prisonniers. À ces états succèdent des cartes individuelles avec tous les renseignements. Deux jours durant par une forte chaleur, c’est un travail de bureau sans discontinuer car tous ces états devaient être fournis très rapidement.

Au rassemblement du soir, on avertit les chefs d’escouade qu’ils auront à prévenir leurs hommes de se tenir prêts le lendemain pour aller au travail. Le réveil aura lieu à 4 h ½ et le rassemblement à 5 h ½ de façon que tous les hommes soient partis au travail pour 6 h. En outre, chaque homme recevra un salaire journalier dont le montant sera payé tous les samedi après-midi, qui sera demi-journée de repos et destinée à laver son linge, le raccommoder et passer aux douches. Tout le monde parait enchanté de ces décisions sauf pour le réveil.

Néanmoins le rassemblement se fait le lendemain exactement à 5 h ½ pour aller au travail. Par petits groupes et accompagnés de sentinelles, les hommes avec pelles et pioches se dirigent vers le lieu du travail. Je reste au camp avec plusieurs hommes auxquels on n’a pas désigné encore leur groupe de travail. Plusieurs sentinelles arrivent et les emmènent. Le capitaine me fait alors savoir d’aller avec eux pour servir d’interprète, mais que je n’aurais à fournir aucun travail.

Un petit train genre Decauville remorqué par une locomotive au pétrole tirant de petits wagonnets vint à passer près du camp. Pour rattraper nos camarades partis depuis un certain temps, nous montons sur les wagonnets et pendant vingt minutes nous voyageons à travers cette plaine désertique où pas un seul arbre ne pousse. Nous descendons à la hauteur d’un petit chemin d’où nous apercevons au loin les camarades déjà rendus sur le lieu de travail. Ces pelles et pioches apportées sont destinées à approfondir un canal et faire les rives. Le travail préliminaire est fait par une drague. La journée est chaude et la soif se fait sentir mais dans ce pays de marécages et tourbières, il n’y a pas d’eau à boire, certains boivent l’eau jaunâtre du canal tellement la soif est intense. Les rives se terminent à bonne allure, il est vrai que c’est le premier jour de travail et par conséquent rempli de courage. À 4 h ½ le travail cesse, chacun plante pelles et pioches dans le sable pour les retrouver le lendemain. En colonne par quatre, nous reprenons le chemin du camp distant de plusieurs kilomètres. Pendant 1 h ½ nous marchons ainsi et arrivons au camp, exténués plus par la fatigue et la chaleur que par le travail fourni dans la journée.

Le samedi 12 Juin le rassemblement se fait comme la veille et le départ au travail s’effectue plus rapidement, chacun connaissant son groupe et son endroit de travail. L’ardeur au travail s’est déjà beaucoup ralentie par rapport à la veille et l’on voit de-ci de-là des petits groupes plus occupés à parler qu’à travailler. Chacun tue le temps comme il peut et très peu travaille consciencieusement. Vers 11 h ½ tous les yeux se portent dans la plaine vers notre gauche et essaient de découvrir le petit train qui doit nous apporter la soupe, car les repas doivent se prendre sur le lieu de travail et chaque homme doit emporter dans sa musette, sa cuvette et une cuillère.

Aussitôt que la locomotive est aperçue, c’est un cri de joie générale qui se répand sur tout le chantier. Instantanément le travail cesse malgré que l’heure ne soit pas sonnée. Tous les yeux suivent la petite machine qui avance trop lentement à notre idée, la faim se faisant sentir. Je désigne plusieurs hommes pour aller décharger les campements pendant que les autres traversent le canal. Les estomacs sont creux à cause de la vie au grand air de toute la matinée et surtout parce que nous n’avons plus de réserve, nos colis depuis trois semaines ne nous parvenant plus à cause de nos changements successifs. Les escouades sont autour de leur campement respectif, mais un cri de stupeur jaillit de leur poitrine quand ils aperçoivent que cette soupe est composée de pommes de terre mais surtout de beaucoup d’eau. Quelques portions manquent également et le mécontentement est général. D’aucuns prétendent ne pas reprendre le travail avant d’être nourris plus abondamment, d’autres courent vers les sentinelles pour voir s’il n’y avait pas de rabiot. En un mot, tout le monde est furieux de cette nourriture qui ressemble plutôt à un breuvage. À 1 h le travail reprend, ou plutôt les hommes retournent à l’emplacement où ils ont laissé leurs pelles et pioches, mais de travail, nul ne songe à en faire et la conversation s’engage toute l’après-midi et le travail s’en ressent.

Le soir, rentrés au camp, l’agitation contre cette soupe défectueuse se fait encore plus sentir. Personnellement j’ai bien du mal à traduire les doléances des Français auprès des autorités allemandes. Les plaintes n’aboutissent pas à grand chose et l’on se résigne à attendre le lendemain.

Le départ du lendemain s’effectue sans courage, les hommes marchent avec lenteur. Arrivés sur le chantier, chacun prend pelle ou pioche plutôt pour se donner une contenance que de travailler. La pause de 8 h ½ sonne sans que beaucoup de terre soit déplacée.

Dans le lointain on aperçoit la locomotive à pétrole qui s’avance. Les outils sont délaissés pour aller chercher sa musette. Avec le même cérémonial qu’hier, chacun se rend au lieu de distribution. Si la soupe d’hier n’était composée que de quelques pommes de terre et beaucoup d’eau, celle d’aujourd’hui ne se compose presque exclusivement que d’eau. La colère est générale et plus forte encore que la veille. Cet après-midi, pour marquer le mécontentement, aucun travail ne sera fait.

Rentrés au camp, les chefs de baraque vont trouver le Feldwebel et je suis obligé de traduire que si l’on continue à servir de la soupe si peu nourrissante, les hommes refuseront de travailler. Le Feldwebel s’excuse en prétextant notre arrivée imprévue et la difficulté pour faire venir les vivres rapidement. « Néanmoins, ajoutait-il, je ferai tout ce qu’il me sera possible pour que la soupe de demain soit meilleure. »

La réclamation a porté ses fruits car la soupe du lendemain et jusqu’au 16 Juin, sans être extraordinaire, était cependant nourrissante.

Pareille soupe ne dura pas longtemps, car le 17, le régime de la soupe à l’eau recommençait, faisant l’objet de nouvelles réclamations.

Nouveau succès de notre plainte, le 18 nous touchions une soupe délicieuse avec distribution de rabiot qui, par suite de l’affluence considérable des hommes à recevoir du rabiot, fut la cause de la casse d’un carreau à la cuisine par suite de la bousculade.

La cantine est ouverte mais on y vend que du fil et des aiguilles et je vous prie de croire qu’on ne fait pas la queue pour se faire servir.

Jusqu’au 24 Juin tout marcha assez bien, mais à partir de cette date, la cuisine nous sert pour le soir du café « ersatz » à la place de la soupe habituelle.

Nouvelle délégation et nouvelle réclamation auprès du Feldwebel. Nous expliquons qu’après une journée de travail, nous ne pouvons accepter une gamelle de café comme nourriture et que nous désirons que l’on y ajoute un supplément. Le capitaine fut consulté sur notre requête et quelques instants plus tard, on vint nous annoncer qu’une ration de pain supplémentaire nous serait accordée.

Entre-temps, j’avais changé de chantier. Le Feldwebel Rochler m’ayant pris en estime, me conduisit un jour avec 3 escouades dans un grand champ de tourbe que les hommes devaient transformer en champ de culture. Sur le chantier, je lui servais d’interprète quand il venait et passais le restant de ma journée à me promener ou à me coucher. Le travail pour les hommes était plus agréable et moins pénible qu’au canal. En outre, ce chantier se trouvait près du camp leur évitant une longue marche pénible et au surplus leur permettait de rentrer déjeuner au camp, avantage énorme et apprécié.

De plus la proximité d’une épicerie nous permettait de faire facilement nos achats de tabac, sucre, etc. … la cantine n’ayant toujours rien à vendre.

Quelques jours se passent ainsi dans un calme relatif. Cependant le 28 Juin l’effervescence reprend. En rentrant du travail, les cuisiniers français nous font savoir que la soupe n’est faite qu’avec de l’eau et que jamais encore on en avait servi une pareille. Le bruit s’en répand immédiatement dans le camp et d’un commun accord il est décidé qu’en signe de protestation énergique, personne n’irait chercher la soupe.

Quelques instants plus tard la soupe était sonnée et comme convenu, personne ne se présenta pour recevoir la soupe. Le sous-officier allemand prévient aussitôt la Kommandantur du refus que l’on opposait. Les Feldwebel vinrent alors s’informer auprès des chefs de baraque du motif de ce refus. À nouveau nous en donnons la raison et ajoutons que si l’on persistait à donner pareille soupe, les hommes refuseraient de sortir du camp pour aller travailler. Les Feldwebel se dirigent alors vers la cuisine pour constater la soupe. Les cuisiniers français expliquent qu’ils ont mis beaucoup moins de pommes de terre que d’habitude dans les récipients et que c’est la seule raison pour laquelle la soupe est claire. La conversation s’engage alors avec le cantinier, qui, après maints calculs, s’aperçoit et s’en excuse de s’être trompé de 250 Kg de pommes de terre en moins. Une petite paille comme erreur, dont le cantinier parait-il ne s’en est pas aperçu, mais que les hommes s’en sont bien rendus compte.

Les Feldwebel reviennent vers nous pour nous annoncer cette petite erreur en nous priant de faire accepter cette soupe aux hommes pour aujourd’hui et qu’en compensation la soupe de ce soir serait meilleure. Nous transmettons cette décision aux hommes qui d’un commun accord refusent catégoriquement de manger cette nourriture qui n’est pas assez consistante pour des hommes travaillant toute une journée.

Devant ce refus les Feldwebel sont fous de rage et donnent l’ordre de faire sortir tous les prisonniers dans la cour.

Chacun attend avec impatience l’issue de ce petit incident.

Les sentinelles allemandes sont également dehors, prêtes à partir, pendant que quelques unes font sortir des baraques les hommes qui ne se sont pas présentés au rassemblement.

Un Feldwebel donna l’ordre à la 1ère escouade de partir au travail.

De toutes parts se fait entendre de nombreux cris de « soupe », « soupe ». Quelques uns refusent même d’aller au travail sans avoir mangé. Tout cela n’est que protestations vaines car la force est là pour nous faire marcher et malgré tout il fallut céder et partir au travail sans avoir manger.

En cours de route la conversation porte uniquement sur cette mesure arbitraire prise à notre égard. Arrivés sur le chantier et en signe de protestation, chacun se croise les bras sans toucher à un outil.

Le soir, de retour au camp, les esprits sont aigris par cette punition et l’on attend impatiemment la soupe qui calmera nos estomacs affamés en même temps que les esprits surchauffés.

La soupe du soir n’est pas plus consistante pour cela, mais nous touchons en plus la soupe du midi que nous n’avions pas voulu accepter.

Telle fut cette journée célèbre de notre captivité où l’on priva des prisonniers, sans colis et sans ressources, du repas de midi pour la seule et unique raison que nous réclamions une nourriture plus substantielle et moins liquide.

Ce sera la dernière manifestation contre la soupe car elle est maintenant sensiblement améliorée et au surplus nous recevons nos colis ce qui nous permet d’être moins difficiles pour la soupe.

Je vous avouerais qu’à l’occasion de tous ces incidents et protestations, j’eu bien du mal à remplir mon rôle d’interprète et en maintes occasions je ne comprenais rien de ce que me disaient les Allemands. Mais ayant un poste de tout repos et n’étant pas astreint au travail, je résolus de me perfectionner dans la langue allemande afin de conserver mon emploi. Et ainsi tous les jours et sans arrêt, je partais avec mon livre d’allemand sous le bras et pendant que les hommes travaillaient j’étudiais l’allemand. (Ce livre sur lequel j’apprenais était mon livre d’allemand que j’avais en classe lorsque je fis mes débuts dans la langue allemande).

Comme j’étais le seul interprète du camp et que tout le monde comptait sur moi pour la traduction, je fus dans l’obligation de me débrouiller et d’activer mes connaissances. Les progrès furent rapides et merveilleux et rien ne fait mieux apprendre une langue étrangère qu’être[3] est en présence de la nécessité absolue de se faire comprendre. Et c’est pour cette raison qu’en très peu de temps j’acquis les notions principales qui me permirent de m’expliquer facilement et de comprendre tout ce qui m’était dit.

Le 29 Juin, fête de St Pierre et Paul en l’honneur desquels on nous donna repos toute la journée. Petite compensation à côté du sacrifice de la veille où nous avons eu une soupe supprimée.

Ce jour de repos étant accordé pour la St Pierre et Paul, nous escomptions que pour le 14 Juillet fête nationale, pareille faveur nous serait également accordée. Quelle fut notre consternation lorsque la veille au soir on nous lut une décision ministérielle venant du camp de Hameln et ainsi conçue :

« En raison des mauvais traitements qu’ont à subir en France les prisonniers militaires et civils allemands ainsi que les travaux pénibles qu’ils sont obligés de faire, voire même le dimanche, et aussi faute de conclusion de la part du gouvernement français sur les désirs du gouvernement allemand, il ne sera pas permis de cesser le travail le 14 Juillet et aussi d’inaugurer des fêtes ce jour là. »

Telle fut la décision que l’on porta à notre connaissance et qui nous obligea à partir au travail comme un jour ordinaire. Ce fut plutôt une sortie car le travail fut boycotté toute la journée et quand vint l’heure du retour au camp, on put constater non sans difficulté que l’état du terrain est semblable à ce qu’il était ce matin. La Providence qui accompagne toujours les prisonniers veillait sur nous. Le lendemain 15 Juillet une pluie diluvienne ne cessa de tomber toute la journée, ce qui nous valut de rester au camp et chacun se réjouit de cette petite revanche.

Le jour du 14 Juillet n’ayant pas été un jour de repos, nous fûmes obligés, mes camarades et moi, de remettre au dimanche 18 Juillet la petite fête que nous propositions de faire à l’occasion de la fête nationale et de mon anniversaire.

Malgré le retard apporté à cette fête, elle fut néanmoins bien réussie et le déjeuner fut des plus extra et des plus recherchés pour des prisonniers. Mon camarade Paillard, photographe au camp, fut invité à la fête et à la fin du repas il tira une vue de cette réunion.

Pour mieux vous convaincre que ce petit festin fut bien réussi, j’ajouterai que l’on but de la bière, boisson qui peut-être vous paraîtra ordinaire mais qui pour nous prisonniers était une boisson de luxe et très recherchée car sa consommation était formellement prohibée.

Le camp de Wiesmoor ne se trouvait qu’à 36 kilomètres de la frontière hollandaise. Cette petite distance à franchir pour reconquérir la liberté tenta plusieurs des nôtres. C’est ainsi que dans la nuit du 24 au 25 Juillet, 4 Français tentèrent l’évasion. Après avoir creusé un tunnel sous la baraque et sous les fils de fer barbelés pendant de nombreux jours, ils quittèrent le camp en file indienne sans avoir été aperçus de la sentinelle qui était en faction. Malheureusement au bout de trois jours leur tentative échoua par suite du grand détour qu’ils avaient été obligés de faire par suite des nombreux marais existant dans la contrée. En outre, ils avaient souffert de la faim par suite du manque de vivres et aussi par les épreuves et fatigues endurées pendant ces trois jours. Rentrés au camp, harassés de fatigue et n’en pouvant plus, une autre souffrance morale les attendait. Le Feldwebel leur fit d’abord couper les cheveux, la barbe et la moustache puis 4 poteaux sont plantés dans la cour et après en avoir éprouvé la solidité, les 4 Français pendant 2 h sont ficelés comme saucisson au poteau. Pour comble de malheur une pluie diluvienne se mit à tomber et tremper ces pauvres malheureux jusqu’aux os. Leur martyre ne s’arrêta pas là car, détachés des poteaux, on les enferma en prison pendant 15 jours. Et voilà comment l’on punit les évadés pour avoir commis l’unique faute de vouloir revoir la France.

Dans ce pays malsain rempli de marais et de tourbières, où quelques maisons seulement apparaissent, vivant presque ignoré du monde, nous pensions passer la fête de l’Assomption comme les autres jours, c’est-à-dire manger et dormir. Aussi ma surprise fut grande lorsqu’on vint m’annoncer la veille qu’un prêtre viendrait spécialement de Soltau[4] pour célébrer la messe. Aidés de plusieurs bonnes volontés et en toute hâte, nous installons un autel avec planches, tonneaux et bancs, avec quelques fleurs et plantes pour orner que j’allais chercher avec un Allemand.

L’office était fixé pour 9 h mais bien avant l’heure un bon nombre de prisonniers se trouvent déjà réunis auprès de l’autel improvisé. Le prêtre commence l’office. Un silence religieux plane sur toute l’assistance. À l’évangile un petit sermon nous est adressé par le prêtre qui nous recommande malgré la tristesse de notre captivité, la peine de se voir privé de liberté et loin des siens, de penser à Dieu qui avait divinement protégé notre existence.

La messe se continua, suivi avec piété et ferveur par tout le monde et se termina par la bénédiction du prêtre. Chacun se retira dans sa baraque, satisfait d’avoir pu assister à la Sainte Messe.

Quelques semaines plus tard une autre joie vint me surprendre. J’avais prié le Feldwebel Rochler, avec lequel j’étais en si bons termes, de vouloir bien écrire à ma Grand’ Mère pour lui faire part que j’étais prisonnier et en outre pour lui demander de ses nouvelles, n’ayant plus entendu parler d’elle depuis le début de la guerre. Le Feldwebel prit ma requête en considération et me promit d’écrire.

Le 13 Septembre le Feldwebel me fit appeler à son Bureau et me communiqua la réponse. Il avait reçu une lettre de ma tante de Preisch me renseignant sur la santé de toute la famille et y ajoutait la photographie de mon Oncle en civil. J’étais tout heureux de ces bonnes nouvelles et je songeais à la joie que j’allais apporter à ma Mère en lui communiquant ces bonnes nouvelles.

Quelques jours plus tard, m’ayant fait photographié, le Feldwebel me pria de lui remettre une épreuve. Je le fis de bonne grâce et lui remit avec la dédicace suivante : « Souvenir d’un Français de cœur en reconnaissance des services que vous m’avez rendus pendant ma captivité ».

Ce Feldwebel fut en effet pour moi très bon, aimable et correct à la fois et je conserve de lui un excellent souvenir.

Mon ami le photographe ayant organisé un petit festin, m’invita à dîner le 14 Septembre. Ce petit repas mérite d’être signalé car au menu figurait « filet de porc rôti ». Mon ami avait réussi à se procurer un morceau de porc qu’il avait fait rôtir dans une cuisinière mise à sa disposition. Voilà certainement plus d’un an que je n’avais mangé de la viande rôtie et sincèrement je n’aurais pas cédé ma place pour un royaume tellement ce morceau de viande me parut bon.

Vous avez lu depuis le début de ces mémoires, ce qu’était la vie d’un prisonnier, la fatigue, la souffrance et les peines que nous étions obligés de supporter et d’endurer les mauvais traitements. Mettez-vous donc à la place du prisonnier en réfléchissant que vous avez passé par toutes ces vicissitudes. Puis vous partez au travail dans les tourbières, vous avez faim et rien à manger, vous avez le cafard et personne pour vous consoler. Vous êtes arrivé sur le chantier sans grand courage en songeant à l’époque où[5] cette vie prendra fin. Soudain vous êtes appelé par votre nom, vous lâchez votre pelle et vous courez pour en connaître la raison. Alors on vous fait savoir qu’il faut rentrer au camp, faire vos paquets pour partir aujourd'hui même et retourner en France.

Cette petite histoire poignante, émouvante, n’est pas un conte ni un rêve, ce fut une réalité qui advint à deux de nos camarades. Un ordre téléphonique étant parvenu de Soltau de rapatrier les infirmiers et de rejoindre immédiatement Hanovre. Les deux veinards n’eurent pas grand temps devant eux pour préparer leurs paquets. Il fallait voir leur joie, la satisfaction et le bonheur de quitter cette vie misérable pour aller retrouver les siens et sa Patrie. L’émotion fut tellement grande qu’ils ne parvenaient pas à faire leurs paquets et qu’on dut les aider. Bref je puis assurer que si on était venu leur annoncer qu’ils venaient de gagner le million, qu’ils n’auraient pas été plus contents.

L’émotion fut grande et compréhensible car à 6 h du matin, ils partaient au travail comme d’habitude sans rien savoir de leur prochain retour et à 10 h du matin, ils partaient pour la France.

Les adieux furent pénibles pour ceux qui restaient mais joyeux pour ceux qui s’en allaient. On les chargea de nombreuses commissions pour la France en leur souhaitant bon retour. Puis tristement et pendant longtemps on les regarda partir, accompagnés d’une sentinelle sans fusil, en pensant que dans quelques jours, ils auront retrouvé en France leurs chères familles ainsi que tout le confort et le bien être d’autrefois.

Sous l’émotion encore de ce départ si rapide à la suite duquel le cafard s’est mis à trotter, on vint nous aviser que l’Ambassadeur d’Espagne venait d’arriver au camp pour le visiter. Grand, jeune et maigre, l’ambassadeur nous est présenté, entouré du Capitaine, et il nous demande si l’on était content ou si l’on avait à se plaindre ou à réclamer quelque chose. Les réclamations furent nombreuses, de quoi remplir un carnet. L’un d’entre nous alla même jusqu’à réclamer qu’on le fasse partir en France comme les deux camarades. Rire général de tout le monde et de l’Ambassadeur.

De nos réclamations ou récriminations aucune amélioration ne fut apportée.

Pour la deuxième fois le 24 Octobre, la Sainte Messe était célébrée dans le camp. Après l’office, le prêtre s’étonna auprès des autorités allemandes qu’il n’existât pas dans le camp un comité de secours destiné à venir en aide à ceux qui ne recevaient rien de leur famille. Un comité semblable existe à Soltau et donne d’excellents résultats ajouta-t-il.

Après le départ du prêtre, les Feldwebel font rassembler les chefs de baraque et d’escouade en leur faisant part des desiderata de l’aumônier et demandent qu’une initiative soit prise pour la formation de ce comité. Après le déjeuner un bon nombre de nos camarades vinrent me trouver pour me demander de m’occuper de ce comité et d’en prendre la direction. Je déclinai l’offre en prétextant qu’ils pourraient prendre quelqu’un de plus âgé que moi. Devant leur insistance, je dus m’incliner et acceptai.

Le jour même, je réunis 6 Français me paraissant les plus aisés en leur demandant de bien vouloir m’aider à la formation de ce comité. On élabore un petit projet de comité puis on recherche les moyens d’avoir des vivres et des ressources et avant de se quitter, on fait la quête. Le comité de secours de Wiesmoor était né.

Le lendemain nous faisons part à tous les hommes du camp de l’existence de ce comité en priant nos camarades disposant de moyens de bien vouloir nous aider en faisant chaque semaine un petit versement en espèces ou en nature. Puis nous établissons une liste des prisonniers qui nous paraissent les moins privilégiés et dont le nombre se monte à 102. Le soir nous écrivions des quantités de cartes et lettres dans les quatre coins de la France en faisant connaître la création de ce comité de secours et demandant l’envoi de vivres pour subvenir à nos pauvres camarades déshérités. Toute la semaine on ne parle que de ce comité de secours. En outre nous désignons les chefs d’escouade comme contrôleurs des entrées et sorties des vivres ou des espèces qui seront remis au Comité et ils devront assister chacun à leur tour à la réunion hebdomadaire et vérifier les livres.

Tout maintenant fonctionne et nous n’attendons plus que les vivres que l’on doit nous faire parvenir. Cela ne tarda pas car de Soltau, où existait un grand comité, on nous adresse des caisses de biscuits, de lait et de conserves pour un mois.

Nos lettres de demande de secours en France ont touché quelques personnes car nous recevons du tabac, des vêtements et des conserves.

La première répartition de ce que nous possédons est faite à la grande joie de nos camarades déshérités.

Tout maintenant allait pour le mieux, chaque semaine nous faisons une distribution. Les livres d’entrée et sortie sont tenus à jour, les cotisations volontaires données par nos camarades fructifiaient notre caisse. En un mot nous avions atteint le but que nous nous étions proposé : la création d’un comité de secours pour alléger certaines misères.

Or, le matin du 7 décembre le bruit court du départ de Wiesmoor de 500 prisonniers pour le camp de Soltau pour ensuite être dirigés sur le camp de Munster et envoyés dans les mines. Ce bruit devient le lendemain 8 décembre une réalité car certains sont déjà désignés pour partir. Dans la journée la liste est dressée en tête de laquelle figure les malades et les hommes réputés pour ne pas travailler suffisamment. Mon nom ne figure pas sur la liste. D’ailleurs le Feldwebel Rochler m’a dit que j’étais très bien ici et qu’il me gardait comme interprète. Je ne croyais donc pas faire partie du départ, lorsque dans la soirée Sajoux vint m’annoncer que le gros Feldwebel avait porté mon nom sur la liste et que j’allais probablement partir. Le lendemain, nouveau rassemblement des hommes désignés et à l’issue de ce rassemblement le gros Feldwebel me fait part que je serai également du convoi. N’ayant aucune sympathie pour ce gros personnage, ne voulant pas d’autre part me jeter à ses genoux pour l’implorer de me biffer de la liste, j’acceptai sa décision avec sourire et sans lui demander la raison de ce changement. Quelques instants après j’aperçois le Feldwebel Rochler auquel j’apprends mon départ pour Soltau. Il me regarde en souriant, croyant que je voulais plaisanter ; mais je lui affirme de nouveau en ajoutant qu’on venait de me l’apprendre à l’instant. Il en reste tout étonné et s’en va prendre des informations. Quelques minutes se passent et il revient en me disant que j’étais bien sur la liste, mais que, si je le désirais, il me ferait rester. Considérant cette désignation pour partir comme une punition et que d’autre part mon ami Leleu s’en allait je remerciais le Feldwebel de sa délicatesse tout en déclinant son offre.

Le Feldwebel me fit savoir que pour ne pas être séparé de mon ami Leleu, il le ferait également rester. D’autre part il me répète que j’étais très bien ici et que si je pars je serai envoyé dans les mines. Je lui fis part que mon intention première était de partir mais que toutefois j’allais réfléchir.

Mes camarades de leur côté, vinrent me supplier de rester en me faisant remarquer que j’étais heureux, que je ne travaillais pas et que d’autre part, j’étais logé dans une petite chambre.

Malgré ces supplications, je maintins ma décision de partir et j’en fis part au Feldwebel tout navré.

Cette décision fut prise sans aucun regret. En outre je me considérais froissé du fait de ma désignation tardive pour le départ et je le répète, ma fierté, peut être à tort, m’empêchai d’aller implorer qu’on me biffa de la liste pour rester à Wiesmoor. J’ai suivi ma première idée, je ne l’ai pas regrettée et j’ajoute que je ne l’ai jamais regrettée.

La journée du 9 Décembre fut occupée à l’emballage des vivres et vêtements et seulement très tard dans la soirée, tous les paquets étaient faits. Après avoir mis mon costume propre, je me rendis chez le Feldwebel Rochler pour lui faire mes adieux et le remercier encore une fois pour les services qu’il m’avait rendus. Avant de le quitter, il me remet la photographie de mon Oncle qu’il avait conservée de crainte d’avoir des ennuis si on la trouvait en ma possession.

Je retourne dans ma chambre pour me coucher mais au préalable et pour être plus vite prêt demain matin, j’enlève la paille de ma paillasse car la toile de la paillasse fait également partie du déménagement.

Mais en fait de repos, ce fut une véritable torture que j’endurais toute la nuit. Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit, tellement j’étais assailli par les puces et leur nombre était incalculable.

Nous nous réveillons à 4 h du matin avec la neige (10 décembre). Le dernier petit déjeuner au chocolat est préparé rapidement de façon à avoir quelque chose de chaud dans l’estomac avant de partir. À 6 h ½ nous sommes rassemblés dans la cour avec le sac au dos et les pieds dans la neige. Une heure se passe à nous compter, nous distribuer un morceau de pain ainsi qu’une boulette de viande. À 7 h ½ la colonne s’ébranle pour aller jusqu’à l’usine se trouvant à 400 mètres où, parait-il, 8 voitures nous attendent pour porter nos bagages durant les 10 kilomètres qui nous séparent de la gare. Mais notre désappointement fut grand lorsque nous constatons qu’il n’y a que deux voitures seulement pour transporter les bagages de 500 hommes. La colère règne dans les rangs car les premiers hommes de la colonne ont immédiatement rempli les deux voitures et la majorité sont obligés de conserver leurs bagages. Je réussis après bien des efforts à me débarrasser du sac le plus lourd. La colonne s’est remise en marche dans un véritable désordre et s’étend sur plus de 2 kilomètres. Certains refusent de marcher sous prétexte qu’ils sont très chargés. Tout le long de la route on voit des Français arrêtés sur les côtés et déjà fatigués du premier kilomètre. Ce désordre ne pouvait pas durer, car les sentinelles seraient arrivées seules à la gare. L’ordre arrive alors de déposer tous nos bagages sur les côtés de la route que les voitures viendraient ramasser. Tout le monde est heureux de cette nouvelle et aussitôt chacun se débarrasse de ses bagages et sur la route on n’aperçoit que des paquets, valises, caisses, sacs, etc. Sur ces entrefaites la voiture du capitaine allant aux provisions vint à passer et subit le sort des autres voitures. Elle est chargée à outrance malgré la défense du cocher. Tout le monde maintenant est satisfait et c’est d’un pas plus allégé et rapide que la colonne se remet en marche et en ordre. Le temps presse et le train communal nous attend là bas, en crachant sa grosse fumée noire que nous apercevons.

Quel marché et quelle foire à l’arrivée quand il nous faut retrouver nos bagages. Ce ne sont que des cris de toutes parts.

Nous sommes partis dans la direction de Leer, où nous arrivons quand midi sonne et où nous devons changer pour prendre la grande ligne.

Cette fois-ci c’est un train confortable de 3e et 4e classe qui nous attend à la joie de tous.

Les portières se ferment sans être cadenassées, chose qui nous surprend également car jusqu’à présent tous les voyages que nous avions faits étaient dans des wagons de marchandises, les portes fermées et solidement cadenassées. Nous traversons des plaines marécageuses immenses complètement recouvertes par les eaux. Le train marche à bonne allure, les wagons légèrement chauffés nous font apparaître le voyage agréable et confortable. La boite de pâté et le morceau de pain sortent des musettes et chacun se met à déjeuner. Après avoir passé à Oldenburg et traversé une partie de la ville de Brême, nous arrivons à 5 h ½ à la petite station de Soltau réservée uniquement pour le camp des prisonniers. À regret nous descendons du compartiment confortable et bien chauffé pour se rassembler sur le quai de la gare solitaire et triste. Après avoir été comptés pour se rendre compte si personne ne s’est échappé, nous nous dirigeons vers le camp qui se trouve à proximité en empruntant une route non faite où nous pataugeons dans la boue jusqu’à la cheville. Nous contournons le camp pour arriver à l’entrée principale. La pluie fine et pénétrante commence à tomber. Nous stationnons un bon moment à la Kommandantur si bien que la petite pluie y dégénère en grosse averse. Nous avons été douchés d’importance, aucun abri n’étant à notre disposition et c’est tout mouillés que l’on nous emmène dans un petit camp spécial appelé : « camp des pestiférés ». Tous les hommes venant d’un autre camp étaient d’office mis dans le camp spécial, de façon à passer aux douches et à la désinfection avant d’être mis dans le grand camp.

Camp de Soltau
10 décembre 1915 – 20 décembre 1915

Nous pénétrons dans une baraque sale et dégoûtante, dépourvue de lumière et de paillasse et c’est dans cette écurie, dans ce fumier, où foisonnent les puces, que tout trempés, nous devons passer la nuit. La baraque n’étant pas chauffée, nous nous serrons le plus possible les uns contre les autres de façon à ne pas avoir froid, aucune couverture ne nous ayant été donnée. Durant deux jours nous sommes obligés de vivre et de coucher dans cette saleté repoussante.

J’avais réussi à me procurer un brassard donnant l’autorisation de sortir du camp des pestiférés et j’en profitais pour aller visiter le camp N° 1. Après qu’on nous eut tant vanté les charmes du camp de Soltau, je fus tout surpris de constater que l’entretien était nul et que la boue régnait en maîtresse. Je fus tellement désappointé que je ne poussai pas plus loin ma visite et rentrai dans ma baraque.

Enfin, le lundi 13 Décembre fut notre jour de délivrance. À 7 h ½ on vint nous chercher pour la désinfection et, l’opération terminée, nous serons affectés dans une baraque propre.

Vous allez bien suivre le détail de cette désinfection et vous verrez jusqu’où put aller la bêtise allemande.

Munis de tous nos paquets, nous pénétrons dans la salle de déshabillage pouvant contenir 300 hommes et où nous nous entassons à 500 hommes. Aucun portemanteau, aucun clou pour accrocher ses affaires. Il faut se déshabiller sans prendre trop de place car d’espace libre il n’y en a point. Bref il est exactement 8 h ½ lorsque tous nous ressemblons au père Adam. Dehors il fait un froid glacial, heureusement encore que la salle est chauffée. Un sac numéroté nous est remis avec ordre d’y mettre tous nos vêtements et linge, y compris le linge propre que nous avons dans nos bagages. Une inspection est d’ailleurs faite pour voir si tout notre linge est bien dans le sac. Dans une salle contiguë nous portons le sac et attendons. Quelques instants se passent et l’on nous emmène dans une salle où durant une demi-heure nous attendons l’arrivée des médecins devant lesquels nous devons passer une visite médicale. Toujours comme un ver de terre, nous pénétrons dans une autre pièce, dont le spectacle sera le « clou » de la désinfection.

Que signifie donc tous ces Russes et tous ces Belges avec chacun un rasoir à la main ? L’étonnement est sur tous les visages ; chacun cherche à comprendre la raison de cette levée de rasoirs. Après que tout le monde a pénétré, on nous informe que par décision du général du camp et aussi par mesure d’hygiène que tous les poils du corps sans exception seront coupés et que chacun doit s’y soumettre. Malgré que cette mesure nous paraisse barbare, nous devons cependant nous conformer à la décision du général. Chacun reçoit un petit morceau de savon pour faire mousser avant d’avoir le corps rasé puis . . . je me dispense de commentaires.

Cette opération stupide terminée chacun se regarde, un peu confus de se voir ainsi, mais consolé quand même car on ressemble au garçonnet que nous étions à l’âge de dix ans.

De là, nous passons sous la tondeuse électrique ; deux secondes suffisent pour vous tondre la tête et la rendre tel un œuf.

Puis muni de nos souliers et képi qui n’ont pu passer à la désinfection à cause du cuir, on nous les fait tremper dans une eau qui a la propriété parait-il de détruire toutes les bêtes qui habitent si volontiers avec nous.

Notre martyre est enfin terminé lorsque nous pénétrons dans une autre salle où nous devons recevoir nos vêtements. On attend ainsi pendant 2 heures, n’ayant toujours rien sur le dos. Si vous êtes pris d’un besoin pressant, il faut sortir dehors. Une couverture pour tous les hommes sert à cet effet et même avec une couverture sur le dos, on tremble lorsqu’on est obligé d’aller dehors.

Les sacs maintenant sont revenus et c’est dans un désarroi général qu’il faut retrouver son sac et la distribution dure plus d’une heure. Nous voici habillés et pensons aller à la soupe, il n’en est rien. Si l’on nous a fait rhabiller, c’est pour sortir dehors et nous conduire à la salle de douches se trouvant à 200 mètres, où à nouveau nous reprendrons notre costume de tout à l’heure. Salle très bien installée et propre où se tiennent deux grandes cuves rectangulaires dans lesquelles nous devons nous rincer. Je mets les pieds dans la cuve, mais en marchant je glisse, tombe et boit une bonne goutte d’eau sale. Décidément c’est une mauvaise journée ; je retourne m’habiller sans m’essuyer car je n’ai pas de serviette. À 2 h passé, nous sommes aptes à rentrer au camp N° 2 appelé camp de passage.

Comme vous pouvez en jugez, l’opération a duré de 8 h ½ du matin à 2 h de l’après-midi. De plus, considérez que dans un pareil costume, nous passons des pièces chaudes à des pièces tièdes ; de plus des portes donnant de plein pied dehors s’ouvrent constamment nous envoyant un courant d’air froid. Telle fut cette mauvaise journée du 13 décembre qui me donne encore le frisson quand j’y songe.

Bref après ce nettoyage en grand, nous étions admis à pénétrer dans le camp salubre. Ce ne fut pas pour longtemps car le 20 décembre, nous en repartions pour une destination inconnue. Dès 8 h du matin nous nous mettons en route, traversant toute la ville de Soltau pour aller embarquer à la gare principale où le train nous attendait. Nous faisons ainsi plus d’une heure de marche, rendue pénible par le poids formidable des bagages que nous transportons.

Moins favorisés que dans notre voyage Leer – Soltau, c’est dans un train avec wagons de marchandises que nous montons. Toutefois ces wagons sont aménagés avec bancs. Le voyage est long et nous traversons beaucoup de pays. Ce n’est qu’à 8 h ½ du soir que nous nous arrêtions dans une petite gare après avoir dépassé Wesel. Je me penche par la petite lucarne du wagon de marchandises et voit inscrit sur une pancarte lumineuse Friedrichsfeld. Puis soudain nous entendons avec joie le cri de « tout le monde descend ». Aussitôt sur le quai, chacun s’informe de la distance de la gare au camp : 1 h ½ de marche nous en sépare, nous dit-on, mais bah ! ce n’est pas grand chose pour nous qui sommes bien habitués maintenant aux déplacements. Mais rendus sur la route, c’est une autre histoire. Il avait neigé et la route était toute blanche. Au surplus comme il faisait très froid, la neige était gelée rendant notre marche malaisée et glissante avec les bagages et nos deux mains embarrassées.

Dix heures du soir sonnaient à l’horloge de l’entrée du camp lorsque nous y pénétrons. Un Français se trouvant à la porte, je lui demandais quels sont les principaux régiments français qui sont prisonniers dans ce camp. Les troupes de Maubeuge, me répondit-il. J’étais heureux car je pensais que peut-être j’y rencontrerais des camarades de mon ancienne compagnie du 3e Génie.

Camp de Friedrichsfeld[6]
20 décembre 1915 au 10 août 1916

À 10 h ½ du soir, tant bien que mal, nous emménageons dans la baraque 11B, se casant le mieux possible en attendant le lendemain pour nous installer définitivement. En nous conduisant à notre nouvelle baraque, nous jetons un coup d’œil sur le camp qui nous parait immense et bien aménagé.

Après une bonne nuit passée, nous nous levons à 7 h car l’appel est à 7 h ½. Aussitôt après l’appel et, espérant retrouver des camarades de mon ancienne Compagnie, je m’informe de l’endroit où ils pourraient se trouver. Après quelques recherches dans les baraques, je trouve mon ami Bachelet, à sa grande surprise de me trouver ici. La joie sur nos visages est belle à voir, nous sommes si heureux de nous retrouver tous les deux sains et saufs. Après cette effusion rapide, je me retire car l’installation dans la baraque va avoir lieu et il est nécessaire que je sois là. La baraque est très confortable, les paillasses comme toujours sont installées par terre, sur le côté un passage tout le long de la baraque et à côté, suivant toute la longueur de la baraque, un lavabo où il n’y a pas d’eau courante mais où nous pouvons faire écouler nos eaux sales.

La baraque a comme chef allemand un sous-officier et un soldat français nommé Thoris comme interprète. Je ne puis donc prendre la place d’interprète puisqu’elle est occupée. J’en suis un peu contrarié car n’ayant pas d’emploi, je suis susceptible d’aller travailler dans les mines. En effet le camp de Friedrichsfeld fournit les prisonniers pour les mines, les usines et hauts-fourneaux, la perspective n’est donc pas rassurante. Les sous-officiers français n’allant pas au travail, il me vient à l’idée de me déclarer comme tel. En juillet 1914, j’avais passé à Versailles les examens d’officier de réserve. Durant la campagne et avant que je fusse prisonnier, mon Capitaine m’avait annoncé que le 1er Octobre, j’étais désigné pour suivre à Versailles les cours d’officier de réserve. Fort des dires de mon capitaine et que des camarades qui étaient encore avec moi pouvaient certifier et confirmer la vérité, je me déclarais comme Aspirant. Je fus alors admis à loger dans la pièce des sous-officiers et exempt de travail. Maintenant toute crainte était donc écartée d’être envoyé dans les mines et je m’en trouvais très satisfait. En outre la chambre des sous-officiers était composée de lits en bois bien entendu et d’un très gros poêle, ce qui nous permettait de ne pas être couchés à même le sol et de pouvoir tranquillement faire notre cuisine.

Le camp est admirablement bien compris. La discipline sans être barbare n’en est pas moins sévère. Le camp d’une superficie considérable est entouré de 2 grillages en fil de fer barbelé d’une hauteur de 2m50. Entre ces deux grillages s’en trouve un autre plus petit et très dangereux car le courant à haute tension y passe, empêchant ainsi les évasions par-dessus les fils de fer. Un espace libre grandiose appelé « cafarodrome » où les prisonniers pouvaient se promener tranquillement. Un terrain de football très bien aménagé. Une baraque spéciale servait de chapelle avec office tous les matins à 6 h et prière du soir à 8 h ½. Dans cette chapelle se célébraient indistinctement tous les cultes. Il existait également un théâtre très bien installé où se donnaient de jolies pièces bien rendues. En outre un kiosque à musique installé au milieu du camp où l’association symphonique de Friedrichsfeld y donnait fréquemment des concerts forts bien réussis et goûtés. Des cours de toutes sortes, langues étrangères, littérature, poésie, algèbre, histoire, etc. y étaient professés par des Français instruits et stylés. Toutes les semaines paraissait un journal fort bien composé et intéressant. En outre il existait des graveurs et dessinateurs pour l’étude et la composition des programmes de théâtre et de concert.

En un mot et pour me résumer c’était un camp superbe et au surplus très agréable car l’on y passait des journées très agréables par tous les sports et les jeux qui s’y pratiquaient et en outre très intéressant par le théâtre, le concert et les études que l’on pouvait y faire. Dans ce camp on avait rarement le cafard car l’esprit était distrait toute la journée par différentes choses.

Nous voici donc de nouveau installés dans ce camp, mais cette fois avec grand plaisir et avec l’espoir d’y rester jusqu’à la fin de la guerre.

À Noël nous avons le bonheur d’avoir la messe de Minuit avec de très jolis chants. Une crèche est même installée dans la chapelle. Malheureusement je ne puis célébrer Noël par un bon réveillon ou déjeuner car depuis notre départ de Wiesmoor les paquets ne nous arrivent plus et les réserves sont presque complètement épuisées. Heureusement qu’un comité de secours, remarquablement organisé, nous vient en aide. Ce comité est ravitaillé par la ville de Lyon. J’ai vécu ainsi quelques jours assez difficiles au point de vue nourriture et je dus, assez souvent, faire appel à mon ami Bachelet ou au comité de secours. Les déplacements de camps successifs comme nous venons de le faire Wiesmoor, Soltau et Friedrichsfeld sont désagréables du fait que nos colis subissent un retard considérable et épuisant ainsi toutes nos réserves. Le Noël de 1915 se passa donc avec quelques pommes de terre et une saucisse.

En Janvier 1916 nous avions la désagréable surprise d’avoir le charbon et l’électricité supprimés par suite de représailles. Nous sommes avisés que les prisonniers allemands au camp de Coëtquidan n’ayant ni charbon ni lumière, pareille mesure sera appliquée au camp de Friedrichsfeld jusqu’au jour où les prisonniers allemands auront reçu satisfaction. Le journal du camp relate en termes humoristiques ce qu’est la lumière électrique « Procédé d’éclairage qui pourra devenir pratique, quand le commutateur qui le commande ne sera plus à … Coëtquidan ».

Le soir venu nous sommes donc dans l’obscurité et sans feu, ce qui n’est pas très agréable au mois de Janvier. Force nous est de nous coucher de bonne heure, d’abord pour ne pas avoir froid et ensuite parce que sans lumière nous ne pouvions rien faire. Cette petite plaisanterie dura ainsi jusqu’au 11 Février, date à laquelle charbon et lumière nous furent rendus.

Au 27 Janvier, petit changement. Par suite du départ de notre baraque de nombreux prisonniers dans les mines, nous ne sommes plus très nombreux et l’ordre nous est donné de déménager dans la baraque 14B. En outre, il est spécifié que les soldats pourvus d’emploi comme interprète ou autre occupation devront abandonner leurs emplois qui devront dorénavant être occupés par des sous-officiers. Les sous-officiers n’étant pas astreints au travail, cette décision a été prise en vue de récupérer des simples soldats pour les envoyer au travail.

Du fait de cette décision, je dois remplir le rôle d’interprète en remplacement de Thoris, simple soldat, qui doit abandonner son emploi avec regret et amertume.

Cette fonction d’interprète qui m’est imposée par les autorités allemandes mais que je n’ai pas recherchée a fait naître une grande jalousie à Thoris, me faisant rentrer en mauvaise intelligence avec le sous-officier allemand et qui par la suite va me créer des ennuis. En outre pour compléter cette sournoiserie qui va se nouer contre moi, je signale que Thoris faisait, en même temps qu’interprète, fonction d’ordonnance auprès du sous-officier allemand, faisant son lit tous les matins, en lui apportant son chocolat pour le petit déjeuner et certainement mille autres petites choses dont je n’ai pas connaissance.

Ayant donc pris fonction d’interprète, je remplissais mon rôle de mon mieux en facilitant le sous-officier allemand dans les appels ou bien lorsqu’il venait demander quelque chose dans la baraque.

Si, personnellement, j’étais convaincu que tous mes efforts étaient portés à remplir ma fonction de mon mieux, telle ne fut pas l’avis du sous-officier allemand. Je ne tardais d’ailleurs pas à le savoir. Quelques jours s’étaient à peine passés qu’il me fit appeler un matin à son bureau pour me tenir le langage suivant : « Il faudrait me faire ma chambre tous les jours car Thoris le faisait précédemment et m’apportait mon chocolat ».

Ces paroles dites sur un ton qui n’admettait pas la réplique me déplurent profondément. J’en fus sur le moment tout surpris et comme saisi et n’arrivais pas à trouver les paroles que je voulais dire.

L’émotion passée, je me ressaisis et après un instant de silence, je lui répliquais : « À la maison, j’ai des domestiques pour me servir et moi je ne sers jamais les autres ».

Ces paroles sortant de la bouche d’un prétentieux ou d’un orgueilleux eussent été normales. Ce n’était pas mon cas, je n’étais ni l’un ni l’autre. Cependant je voulais répondre sur le même ton à ce sous-officier ignare et stupide qui voulait me considérer comme son valet de chambre et en plus son fournisseur pour le petit déjeuner du matin.

Encore plus surpris que moi de la réponse que je lui faisais, il ne souffla mot, la conversation prit fin sur ce sujet et il me parla d’autre chose.

Certainement que ma réponse avait dû le froisser dans son amour-propre et que le cas échéant il chercherait à en tirer vengeance en me faisant partir pour reprendre Thoris.

Je le sentais d’ailleurs fort bien. J’en étais bien contrarié, me trouvant bien dans ce camp si agréable où les distractions étaient si variées. Cependant en moi-même, mon amour propre approuvait mes paroles et me conseillait de ne pas céder.

C’est ce que je fis. Les escarmouches ne tardèrent d’ailleurs pas à commencer. Un matin, il vint me trouver et m’annoncer que sachant lire et écrire l’allemand, j’allais être affecté à la baraque 16B pour tenir les écritures du sous-officier allemand qui ne savait pas écrire.

Avec force, je proteste en lui déclarant qu’étant interprète de la baraque 14B, j’étais de ce fait indisponible et qu’en conséquence je ne pouvais pas être changé de baraque.

Pour toute réponse, il tourne les les talons et s’en va.

De crainte que cet ordre, venant de sa part, soit mis à exécution, je me rends chez le Feldwebel en demandant à lui parler.

Lui montrant alors ma carte verte signifiant l’indisponibilité du possesseur, je lui fais part du changement que le sous-officier voulait faire.

Après quelques paroles du Feldwebel me faisant savoir qu’il allait étudier la question, je n’entendis plus parler de rien. L’affaire était enterrée.

L’insuccès remporté par le sous-officier allemand le mit en rage et il redoubla d’ardeur pour me faire partir.

Quelques semaines après, nouvel assaut de sa part. À la lecture du rapport fait tous les soirs, il était demandé un interprète sachant lire et écrire l’allemand pour aller tenir la comptabilité d’une usine.

Mon charmant ami le sous-officier me trouva apte pour cet emploi et alla donner mon nom à la Salle des Services. Le lendemain, je fus appelé par le Lieutenant me demandant si je savais bien lire et écrire l’allemand. Sur ma réponse affirmative, il m’annonça alors de me tenir prêt pour partir dans une usine.

Exhibant à nouveau ma carte verte, je lui fis part que j’étais interprète de la baraque 14B et par conséquent indisponible et qu’en outre je ne tenais pas à partir du camp.

Ma cause est gagnée et le lieutenant allemand me renvoie en me disant que je resterai au camp.

Deuxième insuccès pour mon sympathique ami qui maintenant ne m’adresse plus la parole en dehors du service.

Sa troisième tentative sera couronnée de succès et vous verrez par la suite la façon qu’il employa pour me faire partir et que je n’ai eu aucun recours ni réclamation à faire à ses supérieurs avant mon départ.

La vie dans ce camp modèle y était des plus agréable principalement pour celui qui comme moi n’était pas susceptible d’être envoyé dans les mines. J’eus souhaité de tout cœur y terminer ma captivité car la vie heureuse dans ce camp n’était en rien comparable à l’existence pittoresque du camp de Quedlinburg. J’ai déjà relaté divers avantages du camp de Friedrichsfeld. Ajoutez à cela des équipes de football, soit anglaises soit françaises bien constituées, nous donnant le dimanche des matchs très intéressants. Personnellement je faisais partie de l’équipe française de rugby, me passionnant énormément à ce jeu d’adresse et de souplesse, non sans quelquefois rentrer à la baraque avec les genoux écorchés car le terrain était dur comme pierre.

Ma journée parfois était bien occupée et bien remplie et vous allez en juger par l’emploi du temps d’une journée qui ne comporte même pas l’assistance aux concerts ou l’entraînement au rugby :

à 6 h messe

à 7 h Petit déjeuner

à 7 h ½ Appel et ensuite toilette

de 8 h à 10 h Course à pied et marche

de 10 h à 12 h Lecture ou étude

de 12 h à 2 h Soupe et sieste

de 3 h à 4 h Cours d’anglais

de 4 h à 5 h lecture et correspondance

à 5 h ½ Soupe

à 8 h Prière du soir à la chapelle

de 8 h ½ à 10 h Jeu de cartes avec les amis

à 10 h Coucher.

Comme vous le voyez, c’était des journées de prisonniers qui ne s’ennuient pas et le cafard avec les nombreuses occupations n’avait pas beaucoup de prise sur nous.

Le 13 mars j’eus le plaisir de voir rentrer dans ma baraque mon ami de Patronage Jean Blondeau qui, sachant que je me trouvais à Friedrichsfeld et venant d’y arriver, tenait à me rendre visite. La joie fut grande pour tous les deux de se retrouver dans de telles circonstances et si loin de Paris. Nous passons la journée ensemble, heureux tous les deux de nous rappeler nos vieux souvenirs. Malheureusement la compagnie de mon ami ne dura pas longtemps, car le 23 Mars, il était envoyé dans un autre camp.

Les paquets arrivent maintenant rapidement et en grande quantité. Dix à douze jours seulement de voyage pour un paquet venant de Paris. Nous recevons ainsi le contenu relativement frais et en bon état. C’est à Friedrichsfeld que je reçus la première fois une boite de biscuits dans laquelle, m’avait-on fait comprendre par lettre, se trouvait quelque chose. En possession de cette boite, expédiée par mes parents, je sortis les gâteaux un par un avec le ferme espoir d’y trouver quelque chose. Le travail terminé, je fus tout étonné de voir la boite en carton vide sans avoir trouvé « quelque chose » que je convoitais tant et dont j’ignorais de quoi il s’agissait. Je tourne et la retourne de tous les côtés sans rien apercevoir d’anormal. Tout désappointé de n’y rien trouver, je range mes gâteaux dans la boite et la mets dans mon placard. Toute la matinée j’y songeais et quelque chose de mystérieux ainsi que l’intuition me disaient que j’avais mal cherché et que je devais trouver quelque chose dedans. Après déjeuner, je repris ma boite avec le grand espoir d’y découvrir ce qui était caché. Le résultat fut identique à celui du matin. Pas satisfait de mes recherches et très en colère de mon insuccès, je déchirais la boite. C’est alors que j’y découvris l’objet désiré : la chronique du patronage St Pierre et une lettre de ma bonne chère Mère me faisant des recommandations et me priant de signer Julien (mon 2e prénom) ma prochaine lettre ou carte de façon à leur faire savoir que j’avais bien trouvé le contenu secret.

Je rends hommage à ma chère Mère d’avoir conçu et fabriqué ce petit envoi prohibé. Voici en quelques mots comment cette boite était faite. Une boite ordinaire en carton sur les deux faces de laquelle était inscrit en grosses lettres « Chocolat Lombart ». Le fond de la boite en carton bien blanc n’attirant pas l’attention. En dessous de ce fond un autre fond entre les deux desquels avaient été introduites le Chronique et la lettre. Le tout était si bien fait et si bien compris que j’eus défié n’importe qui d’y trouver quoi que ce soit en examinant cette boite. Ma Mère avait reçu maintenant ma carte signée Julien, laquelle signifiait que j’avais bien trouvé dans la boite ce qu’elle y avait mis. La voie était ainsi ouverte à la correspondance secrète et jusqu’à la fin de ma captivité, je recevais chaque mois une boite de biscuits contenant soit une lettre de ma Mère, de ma sœur, des coupures de journaux français ou bien des lettres de 12 ou 16 pages de mon frère, qu’il m’écrivait lorsqu’il était en permission, me relatant tous ses faits et gestes. Quel plaisir et quelle joie pour moi lorsque je recevais un paquet contenant une boite de biscuits. Un peu plus tard je recevais une pièce de 10 Fr en or, soigneusement dissimulée dans une boite de confitures et que j’ai toujours précieusement conservée.

L’agréable de ce camp était également la facilité avec laquelle on pouvait faire sa cuisine. Dans la baraque des sous-officiers avec lesquels je logeais, était installé un énorme poêle circulaire chauffant très bien et très pratique pour nous tous (environ une quinzaine). Il fallait de la place à ce poêle pour nous permettre de faire tous notre cuisine. Autour de ce poêle rond formant cloche circulaire, nous avions cerclé dans le haut un fil de fer et un autre plus bas. Nous n’avions plus qu’à accrocher notre marmite après le fil de fer et ainsi pouvait se cuire de nombreuses marmites à la fois, sans se gêner les unes les autres. Généralement pour faire la cuisine on pose la marmite sur le feu ; là au contraire, on accrochait notre marmite et de ce fait elle cuisait sur le côté au lieu de par en dessous. L’été la cuisine se compliquait car il faisait chaud et nous ne touchions pas de charbon. Néanmoins on parvenait cependant à faire notre petit déjeuner au chocolat sur une cuisinière brevetée dont je vais vous dévoiler les caractéristiques.

Vous prenez une grande boite de biscuits en fer, sans couvercle, comme en ont généralement les épiciers. Sur une face vous coupez la tôle de la forme de votre marmite de façon qu’elle repose bien, puis un autre petit trou auquel vous adaptez un petit bout de tuyau en carton assez fort comme nous le faisions et vous aurez une cuisinière prête à fonctionner, en mettant du bois dans l’intérieur de la boite. Très recommandée pour les déplacements parce que pas encombrante, facilement démontable, et tirage parfait.

Ce feu était dehors bien entendu et pour l’alimenter nous glanions les petits morceaux de bois que nous trouvions dans le camp dans le courant de la journée. Ce feu était strictement interdit. Mais comme nous ne voulions pas être privés de notre chocolat, nous faisions notre feu à 6 h ½ du matin avant l’arrivée des sous-officiers allemands dans le camp. Quand je dis nous faisions, j’exagère un peu, c’était mon camarade Quinet qui me le faisait. Ne recevant pas beaucoup de colis de chez lui, il me faisait tous les matins mon petit déjeuner et en profitait en même temps. Brave garçon, gentil et très serviable.

Nous avons eu pour Pâques une très belle fête religieuse avec Grand’ Messe, de jolis chants et belle musique. En ne regardant pas la chapelle qui était en bois, on se serait figuré dans une église de Paris tellement l’ensemble fut parfait. Un déjeuner de fête avait été préparé pour la circonstance dont voici ci-dessous le menu

 

Homard sauce mayonnaise (véritable sauce mayonnaise)

Civet de lapin (conserve)

Poulet (conserve)

Haricots flageolets (pas en conserve)

Fromages

Gâteaux.

On fit honneur à ce bon déjeuner bien préparé et dont la sauce mayonnaise préparée par mes soins était réussie à merveille.

Dans ce camp je n’ai pas à signaler des incidents regrettables ou des traitements inhumains comme cela s’est produit dans d’autres camps que j’ai traversés. Tout s’exécute avec calme et discipline sans que jamais aucune brutalité ne soit constatée. Les évasions cependant sont nombreuses, la proximité de la frontière hollandaise tente beaucoup d’entre nous, mais la réussite est très difficile par suite de l’obligation de traverser le Rhin. De nombreux tunnels sont creusés sous les baraques pour ensuite passer sous les fils de fer et reprendre jour à l’extérieur du camp. Pendant l’approfondissement de ces tunnels, beaucoup s’écroulaient et il fallait recommencer le travail. Que de jours et de nuits passés à ces tunnels ayant comme courage et espoir la réussite de l’évasion. En cas d’échec, l’évadé rentrait au camp et était puni de 15 jours de prison et c’est tout. Pas de poteau comme à Quedlinburg ou de mauvais traitements comme à Wiesmoor.

Cependant une chose m’affligeait dans ce camp. C’était de voir rentrer des hommes malades venant des mines. Ces hommes auxquels était demandé un travail souterrain fatiguant pendant 6 heures durant sans remonter et pour lequel ils n’étaient pas habitués, revenaient au camp au bout de quelques temps exténués et malades. Soignés jusqu’à complète guérison et après que le Docteur allemand ait déclaré qu’ils pouvaient reprendre le travail, ils repartaient dans les mines. C’était le côté misérable du camp et à cela aucun remède n’a été possible. D’ailleurs de nombreux prisonniers s’évadaient fréquemment et réussissaient plus facilement l’évasion du lieu du travail car le Rhin était déjà franchi.

Avec le mois de Mai arrive le beau temps. J’en profite pour faire avec quelques camarades de la culture physique et ce tous les jours durant une heure. Cette culture physique consiste en mouvements des bras et des jambes, sauts, course à pied, saut à la corde, etc. Un peu avant la fin de ces exercices, suant encore par les efforts produits, nous prenions une douche. Ce n’était pas une douche à la pomme, mais un seau d’eau froide qu’un camarade nous jetait sur le corps à la volée.

Cette culture physique m’a fait un bien énorme et vous allez en jugez par le tableau ci-dessous.

Dates

17-juin

17-juillet

Tour du cou

381/2

39

Tour des épaules

118

121

Ceinture

89

90

Poitrine inspiration

105

109

Poitrine expiration

97

98

Tour du bras droit

34

34

Tour du bras gauche

32

33

Tour de l’avant-bras droit

30

30

Tour de l’avant-bras gauche

29

30

Tour cuisse droite

60

60

Tour cuisse gauche

58

58

Tour mollet droit

41

41

Tour mollet gauche

41

41

Spiromètre

4.6

4.6

Poids

83

83

Taille

1.78

1.78

 

J’ai du malheureusement cesser cette culture physique qui me plaisait tant par la suite de mon changement de camp.

Le pain pour nous autres Français avait été jusqu’à présent une grosse difficulté pour notre alimentation. Le Français est le peuple qui mange le plus de pain du monde et nous étions prisonniers dans un pays où les Allemands sont considérés comme mangeant très peu de pain mais beaucoup de pommes de terre qui remplacent le pain. Nous étions donc très mal servis avec la petite lichette que nous recevions journellement.

Après maintes réclamations des prisonniers auprès de leurs Parents, le gouvernement français s’en émut. À la date du 17 Juillet nous touchions par les soins du Comité de Secours 2 Kg de biscuits par homme et qui un peu plus tard fut de 2 Kg 500. De ce jour il n’y avait plus aucun prisonnier français en Allemagne souffrant de la faim. Le gouvernement français avait fait une très belle œuvre pour secourir ses prisonniers. Il fut simplement regrettable qu’il mit deux ans à s’apercevoir que nous manquions de pain.

Ces biscuits étaient délicieux, faits avec une très belle farine. On pouvait les manger facilement sans se casser une dent. Cependant nous les préférions plus tendres et voici comment l’on s’y prenait pour les ramollir.

Au centre du biscuit, nous y percions un petit trou dans lequel nous y introduisions de l’eau. Le biscuit doublait alors de grosseur. Ensuite nous le mettions sur un gril au dessus du feu pour enlever l’humidité de l’eau dans le biscuit et nous avions alors un morceau de pain tendre et frais et d’un goût très fin.

Depuis ce jour jusqu’à la fin de ma captivité, je n’ai pas mangé autre chose comme pain à mes repas que ces biscuits.

Comme vous le voyez, la vie était belle au camp de Friedrichsfeld, mais malheureusement cela ne devait pas durer longtemps.

J’ai déjà conté le froid qui existait entre le sous-officier allemand et moi et ses essais réitérés de me faire partir, sans résultat.

Voyant que ses efforts pour me faire partir étaient réduits à néant par suite de mes réclamations, il réfléchit par quel moyen il pourrait se débarrasser de moi. Son coup fut bien monté et réussit à merveille.

Le 3 Août le sous-officier allemand avait été chargé par ses supérieurs de désigner un certain nombre d’hommes de sa baraque pour partir en corvée de culture. Il vient me trouver et ensemble nous choisissons les hommes pour la corvée. J’avertis le chef de baraque de ce départ et je le prie d’en faire part aux hommes désignés en les avisant qu’un rassemblement aurait lieu à 1 h ½ pour voir si rien ne leur manquait et toucher ce qui leur faisait défaut. À 1 h ½ je suis au rassemblement avec le chef de baraque et le sous-officier allemand auquel je traduis les affaires manquant aux hommes. Bonne note est prise de tout ce qu’il faut et un nouveau rendez-vous est fixé à 5 h ½ pour la distribution. À l’heure prescrite, je me trouve de nouveau au rassemblement pour aider à faire la distribution. Ce travail terminé, le sous-officier me fait dire que le rassemblement est fixé pour demain matin à 4 h ½. À 7 h ½ du soir, rassemblement biquotidien de toute la baraque pour l’appel, assistant encore auprès du sous-officier. Au cours de ces différents rassemblements, le sous-officier ne m’a fait part à aucun moment de mon départ probable avec les hommes ; toute la journée, la conversation fut courtoise de part et d’autre pour les besoins du service. Cependant contrairement à son habitude, il ne m’a pas indiqué où serait envoyée cette corvée. Sur ma demande, il a même répondu qu’il ignorait le lieu, chose bizarre.

À 8 h ½ du soir, contrairement également à ses habitudes, car après l’appel du soir, il ne revenait plus, le sous-officier entre dans la baraque et me fait demander.

D’un air calme mais fier de l’effet qu’il va produire, il m’avise de me tenir prêt pour partir demain matin à la corvée comme interprète. Vous jugez alors de ma stupeur et de ma colère et je lui déclare catégoriquement que je ne partirai pas. D’ailleurs, ajoutais-je, je vais trouver le Feldwebel et lui tournant les talons, je pars vers le Bureau.

Mais son tour avait été habilement monté, car s’il vint me prévenir si tardivement, ce fut à bon escient de façon que je ne puisse formuler aucune réclamation justifiée auprès de ses supérieurs.

Arrivé au bureau du Feldwebel et par suite de l’heure déjà tardive, je n’y trouve personne. Tentant encore une chance, je cours au Bureau du Capitaine où également je trouve porte close. J’étais roulé et je n’avais plus aucun recours pour faire part de ma réclamation. Ce soir il est trop tard, les officiers allemands sont partis et demain matin il sera trop tôt, ils ne seront pas arrivés.

Je rentre alors dans ma baraque avec l’espoir d’y retrouver mon peu sympathique ami le boche. Il avait disparu également et je ne pouvais même pas lui demander les motifs de cette nomination si tardive pour le départ de demain.

Je dus donc me plier et faire mes bagages de façon à être prêt pour demain matin à 4 h ½. Ainsi pris au dépourvu, je fus obligé de demander à mes amis de m’aider à préparer mes paquets de façon à tout emporter avec moi et ne rien oublier surtout. À minuit seulement je me couchais tout énervé de cette décision qui m’a bouleversé.

Le lendemain 4 août à 3 h ½ je suis debout n’ayant presque pas dormi de la nuit. À 4 h ½ je me trouve au rassemblement. J’y vois mon sous-officier allemand déjà présent. Ne voulant pas lui faire voir mon ennui de partir du camp, je fais un air souriant et satisfait sans lui adresser la parole. Je n’ai d’ailleurs plus à lui causer ni à faire l’interprète. Je le laisse se débrouiller. D’autre part si je lui parlais, ce serait pour lui dire des sottises et je veux m’en abstenir. Car lui adresser des reproches sur sa conduite à mon égard serait lui faire voir les regrets que j’ai de partir du camp, cela je ne veux pas qu’il s’en aperçoive et tout joyeux avec les autres camarades, nous nous dirigeons vers la sortie. Cependant dans mon for intérieur, je suis profondément peiné et regrette sincèrement de quitter ce camp modèle où la vie était parfaite et agréable. Fini donc cette belle vie de prisonnier où j’étais si heureux. Bref laissons les regrets au camp de Friedrichsfeld et dirigeons nous sur la gare. Jusqu’à présent j’ai toujours été protégé par la divine Providence. À chaque changement de camp que j’ai fait depuis le début, j’ai toujours eu de la chance quittant un camp passable pour un camp meilleur. Ayons donc confiance, peut-être trouverais-je encore mieux que Friedrichsfeld, mais sincèrement je ne le crois pas, car Friedrichsfeld est à mes yeux un camp idéal sous tous les rapports.

Nous sommes 1 000 prisonniers qui partons pour la corvée de culture dans une direction inconnue. Le train est là qui nous attend avec wagons de marchandises. On s’installe de son mieux avant le départ et quelques minutes après le train s’ébranle.

Le voyage ne fut pas très long car arrivés en gare de Minden, on nous fait descendre.

Suivant le cliché habituel nous sommes conduits au camp par les sentinelles en suant et peinant pour transporter nos bagages.

Tout d’abord je ne suis pas surpris que l’on nous ait dirigés sur Minden. Étant à Friedrichsfeld je savais que souvent des prisonniers étaient envoyés à ce camp. Mon ami Blondeau que j’avais rencontré à Friedrichsfeld y avait été envoyé.

Une politesse en valant une autre, mon ami Blondeau m’ayant rendu visite à son arrivée à Friedrichsfeld, je lui devais une visite à mon arrivée au camp de Minden. Mais la chose n’était pas aisée, car si à Friedrichsfeld les camps n’avaient pas de séparation, par contre les camps de Minden, tout comme à Quedlinburg, y étaient distincts

Je n’allais pas cependant manquer cette occasion et me décidai d’agir par ruse pour le voir.

M’adressant au Feldwebel du camp en lui parlant allemand, je lui fis part de ma tristesse de savoir mon « beau-frère » dans un camp plus loin et de ne pouvoir lui parler. M’exprimant correctement avec lui dans sa langue il parut s’intéresser à moi et me demanda d’où je venais. Je lui expliquai alors que venant de Friedrichsfeld où j’étais comme interprète, j’avais été envoyé ici, où se trouvait mon beau-frère. J’ajoutais encore que peut-être ne resterais-je pas longtemps ici et que je serais bien contrarié de partir sans avoir pu serrer la main de mon beau-frère. Mon petit discours a du profondément le toucher car il appela une sentinelle et me fit accompagner au camp où se trouvait mon ami. Pendant une heure et demi j’eus le plaisir de parler avec mon ami, nous entretenant de nos familles, des amis et du patronage.

Notre séjour à Minden n’était qu’un passage, car 48 h après notre arrivée nous en repartions pour une destination inconnue.

Le départ fut effectué de très bonne heure et le voyage, comme les nombreux autres que j’avais faits jusqu’à présent, fut long, triste et monotone.

Nous traversons les grandes villes de                    [7] et faisons un arrêt à Berlin. Le voyage se poursuit toujours en passant par                       pour arriver à 8 h du soir à Preussich-Holland[8].

La promenade traditionnelle de la gare au camp avec le lourd chargement de nos bagages et à 8 h ½ nous étions arrivés à destination.

Nous étions après ce voyage de deux jours de chemin de fer, Friedrichsfeld – Minden et Minden - Preussich-Holland, transportés de l’Allemagne occidentale à l’Allemagne orientale. Nous étions maintenant en Prusse orientale pas très loin des frontières russes. Le saut fut grand et le déplacement en valait la peine.

Par contre l’état misérable et lamentable du camp me faisait encore regretter davantage d’avoir quitté le camp de Friedrichsfeld. Ce camp était presque uniquement composé de Russes. La malpropreté y régnait en maîtresse et les baraques infectes. Ajoutez à cela que l’eau dans le camp était raréfiée et qu’il était difficile de s’en procurer. En outre aucune distraction, aucune musique et aucun sport. C’était la vie de camp décourageante et monotone comme à Quedlinburg. Au surplus la discipline me parait fort sévère car des camarades nous ont annoncé que toutes les boites de conserves des colis étaient ouvertes en notre présence. Vous vous rendez compte alors quand, après un déplacement, nous recevons trois ou quatre colis à la fois, l’embarras dans lequel nous serons avec toutes nos boites de conserve ouvertes.

J’étais à peine arrivé, après avoir vu la saleté du camp, que je demandais à partir immédiatement dans les fermes où nous devions parait-il être envoyés.

Ce départ ne tarda pas trop heureusement car j’avais hâte de quitter ce camp où j’étais rentré bien propre et sans vermine et où j’aurais pu, si le séjour s’était prolongé, en sortir sale et envahi par les poux.

Le 10 août nous quittions le camp de Preussich-Holland. De nouveau nous sommes emmenés à la gare et après un petit voyage en 3e clase d’une heure seulement on nous faisait descendre en gare de Marienburg[9].



[1].         Transcription sans aucune correction, avec écriture plus petite et droite (non couchée)

[2].         Graphie du manuscrit : « Peu de repas en Saxe, parait-il, ne se font pas sans graines d’anis ».

[3].         Graphie originale : « rien ne fait mieux apprendre une langue étrangère lorsqu’on est en présence de la nécessite absolue de se faire comprendre ».

[4].         Soltau est à 200 km de Wiesmoor.

[5].         Graphie originale : «… à l’époque que cette vie prendra fin. »

[6].         Friedrichsfeld, Voerde (Niederrhein).

[7].         Les espaces sont  laissés en blanc dans le manuscrit.

[8].         Maintenant Pasłęk, en Pologne.

[9].         Marienburg, maintenant Malbork, en Poméranie, Pologne.